Théologie Médiatique

Indignez-moi

J’ai lu à quelques reprises le court essai de Stéphane Hessel intitulé Indignez-vous!, publié en 2010. C’était le gros truc à l’époque. On ne parlait que de ça dans certains cercles militants. Le mot, on le sait maintenant, allait devenir à la mode.

J’ai souvent pensé, au cours des derniers mois, qu’un sous-titre à cet ouvrage aurait été salutaire: Mais n’oubliez pas, aussi, d’occuper vos temps libres.

Le réel succès de Facebook allait commencer la même année et, en même temps, l’indignation est devenue peu à peu une facette d’une sorte de jeu vidéo planétaire. Les règles sont simples: vous vous créez un personnage et, pour gagner des points, vous devez utiliser deux tactiques: l’émerveillement béat ou l’indignation spontanée.

Pour l’émerveillement, les recettes sont connues: utilisez des photos de chats, de votre nouveau-né, d’animaux qui s’amusent ou de votre enfant qui se rend à son premier jour de classe.

Pour l’indignation, tactique plus risquée mais plus payante, choisissez des publications qui sauront provoquer la colère. N’oubliez pas la spontanéité, c’est important. Vous n’avez que quelques minutes pour susciter des réactions. La rapidité est votre mot d’ordre. Move fast and break things, pour reprendre le motto de Mark Zuckerberg.

C’est un peu ça qu’on vous raconte dans la série Indignation réalisée par l’équipe de Corde sensible et animée par Marie-Ève Tremblay sur ICI Tou.tv. En quatre épisodes d’une vingtaine de minutes, vous trouverez, en condensé, un parcours dans les sentiers de l’indignation à l’ère des médias sociaux. Des sentiers qui sont, bien souvent, des raccourcis.

On revient notamment sur cette fameuse histoire du char allégorique poussé par des jeunes joueurs de l’équipe de football de l’école Louis-Joseph-Papineau lors du défilé de la Fête nationale de 2017. Vous vous souvenez, les images capturées sur le vif avaient marqué les esprits. Des jeunes, noirs, déplaçaient une sorte de scène roulante sur laquelle Annie Villeneuve chantait Gens du pays suivie par des bonnes femmes habillées en blanc se laissant aller à une chorégraphie approximative. Le tableau, à l’apparence d’une métaphore esclavagiste, avait fait le tour des médias en quelques minutes, provoquant des hauts cris de colère et d’indignation. C’était un délit esthétique, sans aucun doute, mais encore? On a su plus tard que les images diffusées étaient tronquées et ne permettaient pas de saisir la réalité dans son ensemble. C’est ce que tentait d’expliquer, à l’époque, Steve Lubin, le coach des jeunes sportifs qui avait embarqué son équipe du quartier Saint-Michel dans cette aventure.

Ce coach, il n’a pas souhaité participer au documentaire. Marie-Ève Tremblay nous apprend qu’il est toujours blessé et qu’il considère encore aujourd’hui que le traitement médiatique qu’on lui a servi était injuste. Bref, désormais, il préfère se taire.

Si lui ne parle plus, Émilie Nicolas, cofondatrice de Québec inclusif, chroniqueuse et militante, elle, parle encore. Le contraste est déroutant. Bien qu’on sache maintenant que toute cette histoire émanait d’une perception erronée, elle persiste et signe: il y avait là un symbole très fort, plus fort encore que la réalité. Non seulement ça, mais si elle pouvait expliquer à ces jeunes en quoi ils étaient ce jour-là des victimes symboliques, ils la remercieraient probablement. Elle, elle le sait. Eux, l’ignorent. «Souvent, nous explique-t-elle doctement, les jeunes sont au cœur de symboles, de représentations symboliques, mais eux-mêmes ne connaissent pas nécessairement leur propre histoire, ils ont 15, 16, 17 ans, c’était des joueurs de football qui faisaient une levée de fonds pour leur équipe, c’était pas à eux de voir ces symboles-là.»

Et voilà le travail… Lui, le coach, prolétaire retourné depuis dans son quartier à travailler sur la terre ferme avec sa gang de jeunes dans la réalité complexe du quotidien, ne parle plus. Elle, première de classe, perchée sur des échasses théoriques de l’interprétation des symboles produits par l’instantanéité des médias sociaux, est encore aujourd’hui gonflée à l’hélium de la certitude, et elle le dit.

Reste que ces jeunes, au final, ont été victimes d’un festival d’indignation spontanée. On peut dire qu’ils ont poussé ce jour-là deux chars allégoriques. Le premier, celui du défilé de la Fête nationale, volontairement. Le second, celui de la parade de l’indignation, sans qu’on leur demande leur avis… Ils continuent de porter aujourd’hui, malgré eux, la signification qu’on leur a imposée.

Il y a là, peut-être, une sorte de nouvelle lutte des classes. Les indignés renseignés bruyants contre les prolétaires ignorants silencieux, ou quelque chose du genre.

Si tant est que la lutte des classes signifie encore quelque chose. Car les militants du clic et de la capture d’écran semblent avoir abandonné toute conception de la société muée par les mouvements de fond du pouvoir et de l’oppression pour favoriser les bagarres individuelles.

Ils prennent les individus un par un. Naguère, on s’attaquait à la bourgeoisie. Aujourd’hui, ce qu’il faut combattre, c’est Jean-Pierre qui commente sous une publication de TVA, Manon la vétérinaire qui publie une image douteuse sur son mur Facebook, Louis qui partage un statut de La Meute. Tous doivent être individuellement dénoncés. Tous ces prolos sont coupables, individuellement. Pour eux, il n’y a rien de systémique, vous voyez, c’est personnel. C’est la méthode de prédilection d’un type comme Xavier Camus, professeur de philosophie au Collège Ahuntsic qui connaît un certain succès depuis quelques mois à ce grand jeu de l’indignation du like. À défaut de pouvoir changer les structures du pouvoir – ce qui est long et compliqué –, on dénonce les comportements de monsieur Machin et madame Chose, ce qui est simple et rapide.

Tout se conjugue ici au singulier. En échange d’une indignation spontanée personnelle contre un tel ou un tel, on obtient pour soi-même une gratification instantanée. Or, entre-temps, le progrès social demeure en projet, rien ne se construit, sauf peut-être une grande collection d’individus qui peuvent se contempler dans le miroir des événements.

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