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Théologie Médiatique

Sur la banquise avec Greta

1977. Brigitte Bardot débarquait sur la «banquise canadienne» pour caresser des bébés phoques, les blanchons, comme on les appelle. La scène fait rire aujourd’hui, quand on la revoit. «Voilà ce que c’est qu’un bébé phoque et voilà ce qu’on tue», disait-elle aussi tristement qu’affectueusement, couchée sur la glace en flattant ces «petites choses qui se laissent prendre comme ça tout confiants, adorables», comme elle les appelait… Ces images allaient faire le tour du monde et même la une du Paris Match. C’était le gros truc à l’époque. Greenpeace avait déployé une gigantesque campagne de marketing pour dénoncer la chasse aux phoques, ni plus ni moins qu’une barbarie aux yeux des militants animalistes.

Que pouvaient faire les Madelinots, les Blanc-Sablonnais ou les Inuits qui pratiquaient cette chasse traditionnelle depuis que le monde est monde contre une telle affiche? Pas grand-chose. L’image du blanchon était plus forte qu’eux. Elle incarnait la pureté de l’enfance et l’innocence immaculée, et, a contrario, tous ceux qui auraient pu s’inscrire en faux face à cette campagne devaient être rangés dans le camp des ténèbres, de la faute et de la souillure. Tout, dans cette grande opération de communication sans précédent, reposait sur l’impact de l’émotion. Une recette d’une redoutable efficacité. La suite de l’histoire est connue. Le gouvernement canadien allait interdire, 10 ans plus tard, la chasse aux blanchons et le commerce de produits dérivés du phoque allait vivoter au gré des prohibitions, jusqu’au dernier coup dur, en 2010, alors que l’Union européenne imposait un embargo qui perdure depuis.

Le symbole était si fort et l’émotion qu’il provoquait si intense que l’image du blanchon est parvenue à résister au temps et à l’histoire. Pas plus tard qu’en février 2018, Aymeric Caron, journaliste militant français qui ne cesse par ailleurs de revendiquer une analyse raisonnée de l’éthique animale fondée sur la science, dénonçait encore cette chasse aux bébés phoques au Canada qui aurait même, disait-il, augmenté. Il suffit pourtant de jeter un regard aux recensements officiels pour se convaincre du contraire. De 2002 à 2016, le nombre de phoques du Groenland chassés au Canada est passé de 312 000 à 66 800… Difficile d’y voir une quelconque intensification.

Voilà, c’est exactement où je voulais en venir. Vous ne pouvez rien contre l’émotion qui s’agglutine autour d’un symbole. J’irais même jusqu’à dire qu’elle est plus forte que la raison. Devant une photo de blanchon, vous pouvez bien sortir toutes les études, mesurer leur surpopulation, évaluer avec sérieux les impacts écologiques, économiques et sociaux des embargos*, rien n’y fera. L’image du blanchon est, littéralement, désarmante. Vous ne pouvez pas lutter contre ça. C’est peine perdue.

C’est en observant avec étonnement la tournure des diverses conversations à propos de Greta Thunberg qui nous occupent ces jours-ci que cette histoire de chasse aux phoques m’est revenue en mémoire. Les discussions prennent une telle ampleur que j’arrive à croire qu’elle est désormais à l’urgence climatique ce que le blanchon était à la cruauté animale. Elle incarne la pureté de l’enfance et l’innocence de la jeunesse. Cette pureté et cette innocence entraînent avec elles une sorte d’espoir de régénération, le rêve d’une nouvelle humanité qui survivra au cataclysme. C’est là la toute la puissance du symbole qu’elle est devenue.

Attendez un peu avant de vous fâcher, car je vais peut-être vous dire autre chose que ce que vous pourriez me reprocher de vouloir dire. Mais non, je ne suis pas un autre vieux monsieur en train de m’en prendre à une pauvre jeune fille. Donnez-moi encore une minute.

C’est que, voyez-vous, personne ne parle réellement de Greta Thunberg, l’enfant qui existe quelque part dans le monde à un moment précis de l’histoire. Le sujet de ces conversations, c’est Greta Thunberg, figure de l’enfance éternelle qui transcende la condition humaine. De Manon Massé qui, visiblement portée par l’émotion, rêve dans une vidéo Facebook de la voir prendre le train pour venir faire un discours enflammé à l’Assemblée nationale jusqu’à Maxime Bernier qui lui sert sur Twitter des diagnostics psychiatriques aussi intempestifs qu’approximatifs, tous, au fond, entrent en relation avec une image porteuse d’émotion, la transformant à leur guise. Pour le meilleur et pour le pire.

C’est sans doute pour cette raison que toute discussion rationnelle à son sujet apparaît comme impossible. Dès qu’on prononce son nom, l’exaltation béate ou l’exaspération acerbe se présentent comme les deux seules postures possibles. Il faut soit la remercier chaleureusement, soit la condamner amèrement.

Dans tout ce brouhaha, il m’arrive platement, avec une placidité désormais suspecte, de dire à ma fille, en jasant autour de la table après le souper, que cette Greta, au fond, ce n’est qu’une personne de plus qui répète un message maintes fois entendu et que, pour bien le comprendre, il vaut peut-être mieux se sortir de l’émotion vive et du bruit de la foule.

Quel message?

La banquise va fondre.

Ce qui devrait irrémédiablement mettre un terme à la chasse aux phoques.

ac#TOD#riov#TA#niodojs

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*À ce sujet, je vous conseille d’aller visionner le documentaire Inuk en colère réalisé par Alethea Arnaquq-Baril sur le site de l’ONF.

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