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The Only Living Boy in New York

L’automne dernier, j’ai reçu un courriel étonnant d’une commissaire au Musée national des beaux-arts de Québec. Elle m’invitait à participer à un podcast en compagnie de l’artiste visuelle Caroline Monnet, en lien avec une nouvelle exposition du musée intitulée D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?. L’expo remet en question l’histoire canonique de l’art visuel au Québec, en mettant en parallèle des vieux de la vieille, appartenant depuis longtemps au récit artistique officiel québécois, comme mon père, Jean McEwen (1923-1999), et des artistes nouveaux, comme Caroline, une femme d’origine double, algonquine et française, qui n’a pas encore la mi-trentaine.

Nous nous sommes donc rencontrés, elle et moi, un après-midi de novembre, dans un studio d’enregistrement de l’avenue De Lorimier à Montréal. Je ne connaissais pas l’endroit, elle oui: elle y travaille souvent ses films. C’est d’ailleurs par le cinéma qu’elle a commencé – vous pouvez découvrir plusieurs de ses courts métrages sur son site, comme je l’ai fait. Je dois dire qu’avant qu’on me la nomme dans le courriel, je ne la connaissais pas. Ma blonde et Google m’ont rapidement souligné mon ignorance. Caroline est une artiste majeure, qui a une carrière internationale en expansion fulgurante. Elle arrivait justement d’une résidence artistique au Chili lors de notre première rencontre. Elle en a fait un peu partout, des résidences, et la plus récente entrée d’importance à son CV est qu’elle participera en mai à la prestigieuse biennale d’art contemporain au musée Whitney à New York.

Dans le podcast, je jouais le rôle du philosophe blanc fils de, elle jouait le rôle de l’artiste autochtone. Nous avons tenté de construire des ponts entre nos expériences, à travers notre familiarité partagée avec l’art de la Révolution tranquille et nos réflexions croisées sur la notion d’identité. Elle m’a parlé de la révolution tranquille autochtone d’aujourd’hui, j’ai trouvé ça lumineux de vérité.

C’était la technique podcast bien connue: celle où il n’y a pas d’animateur, où on assoit deux personnes dans un studio, on ferme la porte, et on pèse sur REC. C’est assez déstabilisant comme expérience. En sortant de l’édifice, nous nous demandions, elle et moi, si c’était correct, si nous avions donné ce qu’ils espéraient, en nous disant au bout du compte qu’ils nous auraient certainement arrêtés avant la marque des 45 minutes si nous n’avions pas été assez bons.

Noël est passé, l’expo s’est ouverte à Québec, et je l’ai visitée. Je me suis assis carrément entre une immense toile de mon père et les sculptures inquiétantes de Monnet, des bustes intitulés Juno, couverts de goudron, en écoutant le podcast. J’avais l’impression que c’était réussi, et le podcast aussi, que je ne passais pas trop pour un colon, que la rencontre s’était faite. Mais en même temps, ses sculptures ont continué de me hanter, comme des monolithes.

J’ai écrit à Caroline, je lui ai parlé de ma nouvelle chronique à Voir, et lui ai demandé si elle voulait se prêter au jeu.

Je me suis présenté à la porte de l’atelier du Mile-End de l’artiste un après-midi glorieux de la mi-mars. Un de ces après-midi qui donnent espoir. L’incertitude dans le regard qu’elle avait en sortant du studio en novembre avait complètement disparu. J’avais affaire ce jour-là à une artiste occupée, affairée, pressée, déterminée, énigmatique. Rapidement changeante dans son œuvre aussi, elle me faisait penser à cette figure d’un trickster, qui brouille les pistes des interprètes. Je lui ai dit pendant l’entrevue, et elle ne semblait pas malheureuse de la comparaison.

J’étais dans son espace. J’avais passé les deux jours précédents à éplucher son site internet: sculptures, sérigraphies sur bois, films, installations. Avec toujours cette idée qui revient toutefois: l’identité. «On y revient toujours», m’a-t-elle confié. Mais le mot qu’elle colle en entrevue au concept me paraît si important: identité floue. Pas multiple, pas croisée, mais floue. J’ai eu l’impression de tout de suite comprendre ce dont elle parlait, à savoir qu’on peut décliner autant qu’on veut une personne selon mille cases, l’expression «femme autochtone», par exemple, n’aura jamais le même sens pour deux personnes différentes. Un de ses films, d’ailleurs, enregistré avec une sono lo-fi à souhait pour créer un effet de distance, interviewe en série des femmes autochtones, justement. L’une d’elles souligne qu’elle n’a pas les traits faciaux qui vont souvent avec cette catégorisation, ce qui déstabilise sa revendication identitaire dans le regard de certains. Cette femme me marquera à jamais, elle s’appelle Carola Grahn, et le film s’intitule Portrait of an Indigenous Woman (2014).

Caroline les porte, elle, les soi-disant traits typiques, mais elle n’a pas grandi «s’a réserve», en revanche. Elle a été élevée dans le privilège, et semble irritée de se le faire souligner par certains, à certains moments. Elle remet d’ailleurs en question cette notion de privilège, en affirmant qu’elle n’a pas eu la chance, par exemple, d’apprendre la langue anishinaabe de ses ancêtres maternels dans sa jeunesse. Toute sa démarche, d’ailleurs, semble étirée comme un élastique entre la volonté de rendre hommage aux traditions qui l’habitent et l’urgence de regarder vers l’avant en art contemporain. Il y a eu une génération d’art autochtone canadien qui est venue avant elle, qui était «beaucoup dans le traditionnel», qui a ouvert la porte à ce qu’elle fait. Elle rend hommage à cette génération, bien sûr, mais désire aussi s’en émanciper. Elle met cela en scène, en quelque sorte, dans un film dadaïste où elle réunit à nouveau des femmes autochtones, mais de multiples générations cette fois-ci, de la réalisatrice vénérée Alanis Obomsawin jusqu’à Nadia Myre, qui a joué un rôle important dans l’émergence artistique de Caroline (Creatura Dada, 2016).

Il s’agit pour elle, fondamentalement, de construire des ponts. La métaphore lui est chère, elle lui a également consacré un film (Gephyrophobia, 2012). Des ponts entre les générations, entre les cultures. Entre la mythologie gréco-romaine et la mythologie nord-américaine – la vraie, ai-je envie de dire, pas celle des films de John Wayne. Junon couverte de goudron, les cheveux rendus inopérants. Ulysse qui n’arrive nulle part. Et puis ces motifs géométriques («traditionnels, mais modernisés») dans ses gravures sur bois récentes, symboles des terres agricoles brûlées qui ont forcé sa famille à se détacher de sa propre terre. Plus récemment encore, elle reprenait les mêmes motifs géométriques pour en faire des masques, dans une expo au Ausgang à Montréal. Je lui demande: «Le territoire devenu peau, ou encore la peau comme territoire?» «Oui, plus ou moins», me répond-elle. J’ai peut-être projeté ma lecture de Natasha Kanapé Fontaine sur elle à ce moment-là. Non, Jérémie, me répétais-je, les femmes artistes autochtones ne sont pas toutes pareilles. «Davantage comme une identité masquée, qui peine à percer», tranche-t-elle. Écoutez son tout premier film, Ikwé (2009), où elle raconte que les ancêtres nous collent à la peau comme la lumière de la lune.

Je lui demande, avec pas de gêne: «Es-tu tannée de devoir faire l’éducation de l’autochtonie 101 chaque fois que tu parles de ton travail? Aimerais-tu que les gens s’informent enfin par eux-mêmes sur l’histoire occultée de l’Amérique, pour finalement pouvoir simplement créer, sans devenir à tous les détours une prof bonne pédagogue?» Elle me répond nettement: «On n’a pas le choix, dans le milieu des arts autochtones. Ça vient avec.» Et la langue de la famille de sa mère? Ça fera peut-être partie de ses créations futures, de l’apprendre.

Puis, j’éteignais l’enregistreuse, et le meilleur est sorti.

— J’aurais pu être un garçon.

— Pardon?

Je l’ai relancée, elle a tourné ça à la blague. J’ai insisté un peu. Quand même, on parlait d’identité depuis le début, même lors de notre première rencontre en novembre, et elle me lâche ça comme ça? Elle sourit.

— Pendant la grossesse de ma mère, les médecins lui ont dit tout le long qu’elle attendait un garçon. Puis je suis née, et surprise. J’étais censée m’appeler Frédéric.

Comme il est bon de discuter avec quelqu’un qui vous donne l’impression d’être véritablement arrivé à ce qui commence.

La biennale au musée Whitney
à New York a lieu du 17 mai au 22 septembre.

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