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Dormez-vous bien, Monsieur Charest?

 

C’était pourtant écrit dans le ciel. Loi 78 = colère, polarisation exacerbée, radicalisation, dérapages policiers, forces policières montréalaises épuisées et sur les dents, arrivée en force de la SQ, paix sociale mise à mal, etc..

Même les médias internationaux se penchent de plus en plus ce conflit social majeur, ces manifestations quotidiennes et maintenant, sur cette loi antidémocratique venue restreindre les libertés fondamentales d’expression, d’association, de conscience et de manifestation.

Samedi soir, sur Twitter, le documentariste américain, Michael Moore, appelait les médias américains à s’intéresser sérieusement à cette restrinction des droits fondamentaux au Québec.

En même temps, de New York, à l’émission Saturday Night Live, Mick Jagger livrait sa performance sur scène entouré des membres de Arcade Fire qui arboraient eux-même le fameux «carré rouge» de la grève étudiante québécoise…

Ici, cette même fin de semaine seulement, plus de 300 arrestations lors des manifs nocturnes.

Et des blessés, encore des blessés, dont celui-ci, photo troublante à l’appui.

Alors, dormez-vous bien, Monsieur Charest?…

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Un bien drôle de sondage

Samedi matin, voilà aussi qu’un sondage CROP/La Presse fait état d’un appui massif de l’opinion publique pour la «ligne dure»  du gouvernement Charest  et sa décision de «recourir à une loi spéciale pour stopper l’affrontement avec les étudiants sur la hausse des droits de scolarité».

Le problème est que – comme je le notais dès le samedi matin sur Twitter – ce même sondage (non probabiliste et réalisé sur internet auprès de 800 personnes) fut mené de 16h30 le jeudi 17 mai au vendredi midi 18 mai. Or,  le texte même du projet de loi 78 n’était rendu public qu’à 21h00 le jeudi soir!Sans compter qu’entre 21h00 jeudi soir et vendredi midi, il y avait aussi quelque chose qu’on appelle la «nuit»… un moment où, normalement, les gens dorment…

Dans Le Soleil, le vice-président de CROP précisait même clairement que CROP n’avait «pas mesuré l’attaque de cette loi au droit associatif et au droit de manifester, une donnée qui était inconnue au moment d’effectuer le sondage».

Quelle peut bien être la crédibilité d’un sondage effectué aussi rapidement et mené dans de telles conditions?

Un sondage qui, en plus, fut mené avant même qu’un minimum de débat public n’ait eu lieu sur la Loi 78 et ses effets restrictifs sur les libertés fondamentales.

Bref, dans les faits, on aura sondé «à chaud» des internautes sur un sujet et un projet de loi non seulement complexes, mais dont les répondants ne connaissaient même pas, des dires mêmes du vice-président de CROP, ses mesures les plus contentieuses, soit celles sur la restriction des libertés fondamentales.

Lorsqu’on sait, en science politique, à quel point les sondages peuvent influer sur une opinion encore plus, parfois, qu’ils ne la mesurent, pas étonnant que sur les médias sociaux, nombreux furent ceux et celles à se demander par la suite quel pouvait bien être le but réel d’un sondage mené dans de telles conditions.

Un sondage, de surcroît, accompagné d’une «une» spectaculaire sur fond de policiers antiémeute  et coiffée d’un gros titre en caractères noirs: «Les Québécois en faveur de la ligne dure» et d’un extrait disant «66% appuient la loi spéciale», alors que rares étaient ceux au Québec à connaître et comprendre même le contenu du PROJET de loi avant son adoption finale en fin de journée, vendredi…

DERNIÈRE HEURE: Un sondage QMI/Léger Marketing mené quant à lui APRÈS l’adoption de la loi 78, trace un tout autre portrait. Sur la hausse des frais de scolarité, la position du gouvernement perd 9 points pendant que celle des étudiants gagnent les mêmes 9 points…

Quant à la Loi 78 elle-même, c’est la moitié des répondants qui s’y opposent. Quant à une solution négociée, c’est plus de 75% des répondants qui la favorisent.

Comme je le notais ci-haut, sur un sujet aussi complexe et polarisant, il faut laisser du temps au temps…

Du temps suffisant pour qu’une part substantielle de la population ait au moins pris connaissance des grandes lignes du contenu réel de la loi 78. Et suffisamment de temps pour qu’un débat public puisse prendre place.

Bref, j’avancerais l’hypothèse que plus les citoyens prendront conscience que le gouvernement, par sa loi, cherche en fait à restreindre les libertés fondamentales de tous, plus il y a de chances qu’une proportion plus importante d’entre eux s’y oppose… Et, par ricochet, qu’une proportion plus importante aborde l’objet même de la grève – la hausse des frais de scolarité – différemment d’avant la loi 78.

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Pour la suite des choses

Ce dimanche, la CLASSE réitère, à l’instar de la FECQ et de la FEUQ, que la Loi 78 sera contestée devant les tribunaux. Une pétition  sur le web en ce sens compterait même déjà plus de 150,000 signatures et ce vidéo illustre la démarche en question.

Également, la CLASSE refuse de se soumettre à cette loi et propose plutôt de continuer à exercer pleinement les droits reconnus constitutionnellement de liberté d’expression et de manifestation tout en se disant prête à assumer les conséquences juridiques de sa décision.

Un site internet du nom de «arrêtez-moi quelqu’un!» fut également mise en ligne à cette fin où plusieurs photos sont postées avec le message de désobéir à la loi 78 pour la démocratie.

 

Dans une atmosphère sociale de plus en plus tendue suite à l’adoption de la Loi 78, ce mardi, on attend aussi une grande manifestation dans les rues de Montréal. Le même jour, un rassemblement sera également tenu en solidarité à Paris…

Quant à la FEUQ, sa présidente, Martine Desjardins, précisait sur les ondes de LCN que l’association étudiante n’appelait pas à la désobeissance, mais proposait aussi de poursuivre la mobilisation de manière «créative», dont une manif devant se tenir bientôt à Ottawa – là où la loi 78 ne s’applique pas -, ainsi que du porte-à-porte en vue des prochaines élections pour expliquer aux citoyens la teneur exacte de la loi 78 et le dossier de la hausse des frais de scolarité.

Conclusion: la «ligne dure» de la loi 78 et la stratégie de division dont use sciemment le gouvernement depuis le début de la grève à des fins essentiellement partisanes et électoralistes, ont de plus en plus des effets délétères graves sur la société québécoise.

Il est temps que ça cesse.

Dans un contexte aussi inquiétant, les appels à la négociation, voire à la médiation, continuent de se multiplier. Avec raison.

Et sûrement que des appels se feront bientôt entendre exhortant le gouvernement à abroger tout simplement cette loi 78, laquelle, pour la première fois au Québec en plus de quarante ans, restreint des libertés aussi fondamentales que celle de manifester, entre autres. Car sans l’abrogation de la loi 78, dans les faits, aucune véritable négo ou médiation ne serait vraiment possible.

Or, le gouvernement demeure irrévocablement entêté et sourd.

Au point où il y a lieu de se demander ce que cherche réellement à faire le premier ministre et jusqu’où il serait prêt à aller avec son nouveau réflexe autoritaire ?

Alors, dormez-vous bien, Monsieur Charest?…

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Addendum:

Pour écouter la Bourse de l’Actualité de l’émission Samedi et rien d’autre où, en tandem avec mon collègue Bernard Descôteaux du Devoir,  nous livrons nos analyses du conflit et de la loi 78, c’est ici.

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@ Illustration de l’artiste Clément de Gaulejac. Pour voir l’ensemble de ses oeuvres illustrant la grève étudiante, voir son site web au www.eau-tiede.blogspot.ca/