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Initiation à la honte

Écrit en collaboration avec Véronique Grenier

Des pimps pis des putes. C’est ça le thème plein de gros bon sens des initiations des étudiantes et étudiants de la faculté de communications de l’UQAM. L’UQAM, une université, et, qui plus est, une université qui se targue d’être « progressiste ». Est-ce ce genre d’aperçu du merveilleux monde des communications que les étudiantes et étudiants de l’UQAM veulent donner aux nouvelles et aux nouveaux venues ? Est-ce que la faculté des communications cherche à attirer une « clientèle » Radio-Xoise et à former le journalisme-jambon de demain plutôt que d’enseigner l’épanouissement du sens critique et d’une vision objective du monde ? Est-ce que l’UQAM n’a pas honte d’être associée à ces futurs publicitaires ou agentes et agents de firmes de relations publiques qui ne manqueront certainement pas de perpétuer ce modèle réifié de la femme ? Parce qu’il semble que cette thématique soit récurrente depuis quelques années, c’est donc dire que tout ce beau monde est au courant.

Ça prend juste un tout petit peu d’imagination pour penser l’événement, pas trop d’effort puisqu’on a été habitué depuis l’enfance à traiter les femmes comme de la marchandise. Ce n’est pas que nous n’avons pas le sens de l’humour ni celui du gros fun sale, c’est juste malaisant. Que ce soit lors d’une initiation ou en toute autre occasion, il n’y a pas de place où traiter les femmes en objet est acceptable, ni diminuer — même sous le couvert de l’humour — la triste réalité de la prostitution sous ses formes oppressives dans un rapport dominant dominé ; encore moins dans les couloirs d’une université qui a toujours été un point névralgique des luttes étudiantes.

Quand nous lisons, sur le défunt compte Twitter des responsables desdites initiations (@putes_zebres) — disparu en cours de journée —, des allégations aussi peu gratifiantes que : « Va te raser » [sic] , « fifs », « tapettes », etc. ; que des féministes rapportent que : « La présence de féministes [lors de l’événement] a soulevé des réactions antiféministes et des actes de domination, il semblerait que plusieurs d’entre elles auraient été attaquées physiquement et verbalement » et qu’elles décrivent l’événement en ces termes : « Il y avait des poupées gonflables, des pancartes de femmes objectifiées et pornographisées comportant des phrases comme “Ma dickschick [ou poupée à queues] aime les grosses queues” et des “défis” reproduisant des pratiques d’exploitation sexuelle et d’esclavage. » [1] Il y a manifestement un fail quelque part. Le sens des gestes, la portée des mots, leur profondeur, laisse sans voix. Ce n’est pas anodin, on ne balance pas ces mots sans la brique qui s’y rattache. Sans toute la connotation. Ces gens-là savent ce qu’ils sont en train de dire, en train de véhiculer, en train de reproduire. On peut difficilement l’ignorer en toute candeur.

Ces gens seront appelés, à la fin de leurs études, à créer de l’image, à penser comment nous devrions consommer, ils et elles vont mettre des mots dans la bouche d’autrui et ces mots seront avalés par les consommateurs et consommatrices. Ces gens-là jouent aux pimps et aux putes dans l’espace public. Et le jeu, quoi qu’on en pense, c’est sérieux. La domination et la soumission, c’est sérieux. Rien qu’à voir comment les organisateurs et organisatrices investissent leur jeu pour y voir tout le sérieux, tout le plaisir : des vidéos sur Youtube, du suspense, la musique, le décompte sur le site web [2], tout y est. Ils se donnent. Nous pouvons leur donner le crédit de ne pas lésiner sur l’effort.

Mais des efforts pour quoi ? Reproduire et transmettre des schèmes oppressifs entre les murs d’une université ? Faire comme si tout ce qu’il y avait derrière les images pornographiques, les slogans du même ordre et les jeux à caractère sexuel n’était pas là ? Comme si toute la violence, tout le mépris, toute l’humiliation ne portaient pas les conséquences troubles d’une société qui banalise la marchandisation des êtres humains ? Parce que c’est tellement, mais tellement « drôle » ?

Mais non, pantoute, c’est pas drôle pour deux cennes. C’est pathétique et désespérant. Pas de collant sur le tableau des bravos pour des atrocités du genre. Juste un gros fail.

[1] Statut facebook plusieurs fois relayé aujourd’hui et qui semble provenir des Féministes Matérialistes https://www.facebook.com/feministes.materialistes.7

[2] Notons que le site web a été fermé au courant de la journée  http://www.initiations2013.com/