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Martineau, Chassin, la gauche et le bien commun

En janvier, Radio-Canada diffusait une entrevue où Stéphan Bureau demandait à Richard Martineau comment il avait pu passer d’un chroniqueur de gauche à chroniqueur de droite. Usant de sa tactique habituelle, l’animateur et chroniqueur a alors dit que c’est la gauche qui avait changé, pas lui.

Il en a même ajouté dans un texte quelques semaines après, faisant une liste des combats que la gauche aurait abandonnés ou trahis.

Ça m’est revenu en lisant la déclaration de Youri Chassin, qui a fait le tour avec Dérapages médiatiques, comme quoi le bien commun, ça n’existerait pas tant que ça.

Toujours intéressant de voir quelqu’un qui profite du bien commun prétendre que celui-ci n’existe pas. Ça renvoie à l’image du self-made-man, à cette idée que l’État brime automatiquement les volontés personnelles et étouffe les capacités des gens.

La vérité, c’est que le rêve américain auquel croit Youri Chassin existe plus en Scandinavie et au Québec qu’en Alberta ou aux États-Unis. Ce sont des économistes américains qui ont observé que plus les inégalités sociales sont grandes, plus les gens sont figés dans leur classe sociale. En gros, la courbe de Gatsby dit que si tu nais dans une famille pauvre, les probabilités sont grandes pour que tu restes dans la pauvreté. Et plus il y a un fossé entre les plus riches et les plus pauvres, moins il y a du mouvement entre les riches et les pauvres.

Depuis les années 80, depuis les années Reagan, Thatcher et Mulroney, la droite économique et politique a pris de plus en plus de places dans nos gouvernements, déréglementant les milieux financiers, détricotant les filets sociaux et agrandissant les fossés économiques et les inégalités sociales.

La droite travaille-t-elle vraiment pour les travailleurs et travailleuses comme le soutiennent Chassin et Martineau? Plus que la gauche?

Dans l’entrevue de Radio-Canada citée plus haut, Richard Martineau explique qu’il était « sincèrement un homme de gauche quand la gauche s’intéressait au sort des travailleurs d’usine ou de la classe moyenne. Mais la gauche a abandonné les petites gens, et [il] ne la trouve plus pertinente. »

Déjà, la classe ouvrière n’est plus tant un travailleur d’usine – surtout que le ratio a diminué avec la délocalisation – et la plupart du temps, ce ne sont plus eux qui correspondent à cette image du travailleur pris dans de mauvaises conditions de travail.

Sans dire que c’est rose dans toutes les usines, manufactures, minières ou emplois du genre, surtout en santé et sécurité, ces lieux sont habituellement syndiqués avec des normes bien au-dessus du minimum. En fait, les syndicats et la gauche ont justement réussi, globalement, à améliorer les conditions de travail du travailleur d’usine.

S’il existe encore une classe ouvrière, sous-entendant une classe sociale aux conditions précaires et avec une mauvaise rémunération, il faut regarder dans les services maintenant, comme les serveuses, les femmes de chambre, les commis dans un commerce de détail, les cuisiniers, les livreurs, les préposé.e.s du service à la clientèle.

Ces emplois qui sont souvent vus comme des emplois étudiants, mais qui sont aussi occupés par de nombreuses femmes et par des immigrants dont les diplômes ne sont pas reconnus ou par des badlucké.e.s. Ce ne sont pas ça, les «petites genses»?

La lutte pour le salaire minimum à 15$/h que mène la gauche est pour elles et eux.

Lorsque l’IRIS note que le salaire viable, pour sortir de la pauvreté, est au-dessus de l’actuel seuil de pauvreté, c’est pour ces personnes aussi.

Lorsque le FRAPRU demande des logements sociaux, c’est pour défendre les plus vulnérables.

Lorsque les organismes communautaires descendent dans la rue pour réclamer plus de services de proximité pour les clientèles délaissées ou mises de côté par le système de santé, c’est défendre le plus vulnérable, mais aussi les familles, les retraités, les petites gens.

Dénoncer la culture du viol, le racisme systémique, c’est prendre le pari, encore, de défendre les plus vulnérables et de réclamer l’égalité et l’équité, le respect pour toutes et tous.

La société a changé depuis 30 ans. La gauche s’est adaptée à la mondialisation, mais aussi à la financiarisation accrue de l’économie, aux transformations des milieux de travail, aux changements du « marché », mais surtout, elle se veut inclusive. Elle aurait été contre ses propres principes de ne pas appuyer et s’ouvrir aux luttes des minorités. Elle aurait trahi ses valeurs si elle continuait seulement de défendre l’homme blanc de la classe moyenne.

La société a changé et la gauche s’est adaptée. Les valeurs de justice et d’égalité font toujours partie de la gauche, mais les cas d’injustice et de discriminations ont changé. C’est normal, donc, que les luttes aient aussi changé, en partie.

Richard Martineau, selon moi, est simplement rendu un peu déconnecté du « vrai » monde dont il se réclame. Il fait sans aucun doute partie des plus privilégiés depuis de nombreuses années avec la place médiatique qu’il occupe. C’est facile oublier la réalité des plus pauvres. C’est facile aussi de penser que notre place est une place normale et qu’il faut la défendre – et qu’en le faisant, on pense défendre celle de la classe moyenne.

Pouvoir s’épanouir, profiter de sa liberté, et « réussir », ça se ne dépend pas que de nos talents, c’est aussi le contexte social où on évolue.

La richesse est et sera toujours une production collective et non solitaire. Finalement, le bien commun permet sûrement plus de libertés que le bien individuel.