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Le hasard du trou du cul

Avez-vous profité de vos soirées festives pour jouer à des jeux en famille ou entre ami.e.s? Moi non, parce que je suis un grincheux.

Je sais quand même que ces moments sont souvent agrémentés de jeux, ça unit plus que discuter de la politique. Tout ça semble apolitique, mais moi j’y vois de belles métaphores sociales.

Un évident, encore plus que le Monopoly, est le «trou du cul». Le hasard détermine qui est président.e, vice-président.e, secrétaire et trou du cul. Le hasard détermine donc une forme de classe sociale. Le ou la présidente ne mérite pas plus cette position que le ou la secrétaire, sauf d’avoir pigé la mauvaise carte, ce qui ne relève d’aucune compétence ou d’aucun mérite. Un peu comme le niveau de vie de notre famille à notre naissance.

Vient ensuite le système du jeu. Le ou la trou du cul donne ses deux meilleurs atouts à la présidence alors que celle-ci se débarrasse de ses deux pires cartes vers le ou la trou de cul. Le système dépouille le plus faible et renforce le plus fort. Les tours de jeu sont aussi, souvent, à l’avantage du président.

Le ou la présidente n’a pas besoin de grandes stratégies pour rester en place, juste de bien jouer. Je me souviens avoir déjà eu un fou rire tellement je trouvais ça indécent la facilité avec laquelle je restais président. La ou le trou du cul, à l’inverse, doit élaborer une stratégie pour sortir de sa position, un plan possible que si de bonnes cartes demeurent dans ses mains. Un peu comme les plus riches qui s’enrichissent et les plus pauvres qui s’appauvrissent.

En plus, c’est le ou la trou du cul qui se tape les tâches. Quiconque a déjà joué et été trou du cul sait qu’on peut y être longtemps. Souvent, c’est la personne qui est coincée dans ce rôle qui se tanne, d’ailleurs, avant les autres. On se lasse de la pauvreté, d’être coincé.e, même quand c’est pour jouer.

Avez-vous déjà remarqué que les deux places qui s’échangent le plus sont la vice-présidence et le secrétariat? Comme la classe moyenne.

Chaque fois que je joue à ce jeu, je pense aux mouvements Occupy et au 1%, et maintenant, même aux Gilets jaunes.

Je ne joue pas souvent au trou du cul, mais je joue souvent au Scrabble. Surtout depuis que ça existe en application mobile. Ce jeu, selon moi, illustre bien les limites des discours prônant la méritocratie. Cette idée qu’avec du talent et de la volonté, on sort vainqueur des adversités de la vie et on gagne du pouvoir.

Le Scrabble est aussi, selon moi, une belle analogie parce que le jeu mélange le hasard et l’intelligence. Ce n’est pas tout le monde qui va voir toutes les possibilités qui se cachent dans les sept lettres pigées ni les meilleurs endroits où mettre les mots. C’est à force de jouer, aussi, qu’on décèle des subtilités qui ne sont pas intuitives. Bien placer un tout petit mot avec des lettres à un point peut être beaucoup plus payant que mettre un beau mot avec une lettre à dix points. C’est à force de jouer, aussi, qu’on enrichit notre vocabulaire de petits mots qui ne sont jamais utilisés dans la vie quotidienne, mais bien pratiques pour gagner une partie.

Si cette petite expertise me permet de régulièrement faire des parties de plus de 500 points, celle-ci ne m’aide pas plus quand le hasard n’est pas de mon bord. Pour un «vexerai» de 108 points, combien de fois suis-je incapable de mettre un «scrabble» parce qu’aucune ouverture ne le permet sur le plateau? Une partie, je réussis à en faire trois et la suivante, impossible d’en mettre un seul, même si mes lettres me le permettent. Et parfois, impossible de faire des mots de plus de quatre ou cinq lettres pendant toute la partie. Le talent et l’expérience ont des limites quand tu te retrouves avec les lettres d, i, h, n, b, u et u.

Des fois tu commences la partie en lion pour finir en queue de poisson. Parfois, ça commence lentement pour finalement finir en feu d’artifice. Tu as beau avoir du vocabulaire, tu as beau connaître les rouages du jeu, si le hasard te donne des lettres poches et que le jeu n’a aucune ouverture, ta partie va être plate.

La vie est remplie de parties plates – et le mot est faible devant l’injustice de certaines vies. Il y a des gens qui n’ont jamais les lettres qu’il faut, jamais les ouvertures nécessaires, et ce, malgré un talent fou. Si le trou du cul me rappelle le 1%, le Scrabble me rappelle les BlackLivesMatter, les Idle no more ou les Femen.

À l’inverse, il y a des gens qui ont des parties faciles. Ça ne leur enlève pas leur capacité à jouer avec les lettres, même si ce n’est pas toujours nécessaire, mais le résultat ne dépend pas que de leur talent, que de leur mérite.

Sauf qu’il y a des mauvais.e.s gagnant.e.s, qui se la pètent avec leurs bons coups, croyant que tout ne repose que sur leur intelligence et leur talent. La vie aussi a ses mauvais.e.s gagnant.e.s, qui se la pètent et qui croient être des «self-made-men».

Avec un jeu, on peut arrêter quand on est tanné, on peut râler ou en rire, la fin de la partie arrivera bien assez vite. Dans la vie, quand tu piges les mauvaises lettres ou quand le hasard te coince dans la pire position, tu ne peux pas peser sur pause ou abandonner. Tu toffes, en te disant qu’un moment donné, tu vas bien finir par piger la bonne affaire.