Tour d'horizon du rap anglophone local : La minorité silencieuse
Rap-Hip-Hop

Tour d’horizon du rap anglophone local : La minorité silencieuse

La scène hip-hop anglophone montréalaise a beaucoup de difficulté à se démarquer au Québec, même si elle s’est développée bien avant son homologue francophone. L’isolement volontaire d’une bonne partie de cette communauté en serait la principale cause. Les choses sont toutefois en train de changer.

Aucun doute là-dessus: les premiers rappeurs québécois étaient anglophones, qu’on pense à Flight Almighty, Freaky D ou Misery. À la fin des années 1990, Shades of Culture a été l’un des premiers groupes d’ici à recueillir un certain succès à l’échelle canadienne. Sans oublier Bran Van 3000 qui, sans faire partie directement de la communauté hip-hop, a tout de même été le seul groupe rap montréalais à obtenir un succès international. Mais depuis, plus rien… ou si peu.

Le rappeur anglo-montréalais Jai Nitai Lotus croit que le problème est relié à un manque d’intérêt de la part des producteurs québécois. Aucun artiste anglophone n’est d’ailleurs sous contrat avec l’une des principales compagnies de disques hip-hop locales. «Il n’y a pas vraiment de gens ouverts à investir de l’argent dans la carrière d’un rappeur anglophone», déplore celui qui a fait paraître son premier album sur Bandcamp l’an dernier. «C’est difficile d’éclore sans aucun support financier, même de la part du gouvernement.»

Pour le journaliste et chroniqueur hip-hop Olivier Brault, ces difficultés sont également reliées à un manque de volonté des anglophones: «Beaucoup de rappeurs ne sont pas intéressés à percer au Québec et préfèrent aller voir du côté de Toronto et New York.» Le rappeur Monk.e dresse le même constat. Membre du collectif multidisciplinaire K6A, il est l’un des rares francophones à faire le pont entre les deux scènes. «Même si j’ai souvent collaboré avec des rappeurs anglophones, aucun d’entre eux ne m’a jamais invité à participer à son album, déplore-t-il. Certains croient que le français est inférieur et pourrait les empêcher de percer aux États-Unis.»

Exclusion volontaire?

Cette fermeture se transpose également sur le plan promotionnel. «La majorité des rappeurs anglophones ne vont pas dans les shows de radio francophones», explique le rappeur montréalais Loe Pesci. «Ce n’est pas du tout une décision réfléchie de leur part», indique de son côté Darcy MacDonald, chroniqueur au journal et site culturel Cult Montreal (ex-Mirror). «Beaucoup de rappeurs de Notre-Dame-de-Grâce ou du sud-ouest ne connaissent tout simplement pas CISM. Certains d’entre eux viennent tout juste de découvrir la radio étudiante de Concordia (CJLO) même si elle existe depuis plus de 15 ans!»

Cette ignorance de l’espace culturel montréalais amènerait une autosuffisance à la scène hip-hop anglophone qui réussirait à vivre uniquement par elle-même. «Elle s’est dotée de ses propres réseaux de diffusion puisqu’en général, elle n’a pas accès aux nôtres», indique B-Brain, animateur de l’émission hip-hop Ghetto Erudit. «La scène anglophone est médiatiquement mieux organisée que la nôtre», ajoute Laurent K. Blais, journaliste au Voir et fondateur du blogue hip-hop 10kilos.us. «Je pense notamment à l’ancienne colonne hip-hop du Mirror ou à des shows de radio diffusés depuis très longtemps à CKUT. Tout ça a comme effet de lier la communauté.»

Une communauté soudée est toutefois prompte aux bouleversements majeurs. C’est ce qui est arrivé en 2011 alors qu’elle a perdu deux de ses figures emblématiques: le rappeur harmoniciste Bad News Brown et le promoteur de spectacles Matt «Dutch» Garner – tous les deux assassinés. «Ces pertes ont beaucoup affecté la communauté, indique Darcy MacDonald. C’est difficile à expliquer, mais ces deux personnes étaient très importantes pour tous les artisans de la scène. On commence à peine à s’en remettre.»

De l’espoir

En manque d’exemple de réussite, beaucoup de vétérans, dont Loe Pesci, croient de moins en moins à leur potentiel succès et à leur rayonnement hors Québec. «Il y a un désenchantement partagé par la scène», avoue-t-il. «Moi, par exemple, je suis connu à l’international à cause de mes battles et je ne suis toujours pas signé par un label! Ça ne donne pas beaucoup d’espoir aux jeunes.» Le rappeur voit tout de même une porte de sortie à travers le franglais qui, grâce à des groupes comme Alaclair Ensemble et Loud Lary Ajust, redonne un souffle au rap de la province depuis quelque temps. «J’aime beaucoup la direction que la scène prend», dit celui qui désire enregistrer un premier EP en français prochainement.

C’est avec ce genre d’ouverture que les deux milieux pourront cohabiter de façon plus immédiate à l’avenir. Les événements Art Beat en sont un bon exemple. Chaque mois, des producteurs montréalais de tous horizons sont invités à venir faire résonner leurs beats instrumentaux.

Les deux scènes commencent également à se réunir dans les événements d’envergure. Une première a d’ailleurs eu lieu le 2 avril dernier au Club Soda, alors qu’un rappeur montréalais francophone (Koriass) et un autre anglophone (CeasRock) ont fait la première partie d’un artiste international (Talib Kweli). «Il y a plus d’interactions qu’avant, c’est certain, croit Darcy MacDonald. Le professionnalisme de la scène francophone influence graduellement les artistes anglophones, souvent coincés dans leur ville. En général, je crois que les mélomanes d’ici supportent la scène locale et se foutent de plus en plus de la langue.»

Tour d’horizon des rappeurs anglo-montréalais à surveiller.

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