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Il y a 20 ans : Artistes variés – Notre-Dame de Paris
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 20 ans : Artistes variés – Notre-Dame de Paris

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale. 

Vendu à plus de deux millions d’exemplaires, Notre-Dame de Paris a eu de grandes retombées sur l’industrie de la musique au Québec. Dans la foulée de son 20e anniversaire, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de ses deux créateurs.

Luc Plamondon et Richard Cocciante collaborent pour la première fois au début des années 1980, obtenant notamment un grand succès avec Question de feeling, duo entre Cocciante et la chanteuse québécoise Fabienne Thibeault qui parait en 1985. «On se voyait de temps en temps et, chaque fois, notre chimie grandissait. On sentait que quelque chose pouvait naître de la fusion de nos personnalités», se souvient le compositeur italo-français né à Saïgon.

Lors de l’enregistrement de la chanson, ce dernier donne à Plamondon une cassette avec quelques-unes de ses compositions. «Il trouvait qu’elles n’étaient pas assez rock pour lui et trop lyriques pour les chanteurs qu’il connaissait», se rappelle le parolier québécois. «J’ai pris la cassette et je l’ai gardée dans un tiroir, sans trop savoir ce que j’allais en faire.»

«Je travaillais constamment à cette époque. Je n’arrêtais pas de composer des airs, que je finissais par mettre de côté. Sur cette cassette, il y avait déjà les musiques de Lune et de Belle. Je mettais tout le temps des titres quelconques aux chansons, en chantant un peu n’importe quoi juste pour donner une meilleure idée de la chanson à l’auteur. Par exemple, Belle s’appelait Time

Au début des années 1990, les deux artistes confirment leur complicité artistique avec la chanson L’amour existe encore, interprétée par Céline Dion. Les collaborations restent toutefois limitées entre eux, car Plamondon travaille de très près avec un autre compositeur : Michel Berger.

Portés par le succès de Starmania à la fin des années 1970, Berger et Plamondon ont rencontré un succès moins éminent avec leur deuxième opéra-rock La légende de Jimmy, en 1990. Malheureusement, cette deuxième création d’envergure sera leur dernière, car le pianiste français rend l’âme en août 1992 des suites d’une crise cardiaque. «On avait deux autres projets en chantier, mais tout s’est effondré. Ça a été un deuil épouvantable à vivre», confie Plamondon.

À peine remis de ses émotions, le prolifique auteur réfléchit à son futur artistique, tentant de trouver l’idée de génie pour la création d’une autre comédie musicale. «Je voulais trouver un grand sujet, quelque chose qui me porte et qui n’avait jamais été fait. Je voulais une vraie histoire. J’ai pris un dictionnaire des auteurs et j’ai feuilleté les pages. Je trouvais rien qui n’avait jamais été fait en opéra ou en comédie musicale. À un certain moment, je suis tombé sur un passage à propos de Quasimodo dans Notre-Dame de Paris. Ça été un choc… J’étais bouleversé! Beaucoup de films et de pièces de théâtre avaient été faits à son sujet, mais jamais une comédie musicale complète. Pourtant, sa personnalité transporte tellement d’émotions. Il a le malheur du monde sur ses épaules. Je voyais qu’à partir de lui, je pouvais faire des chansons extraordinaires.»

Inspiré, Plamondon demande à Cocciante de l’accompagner dans cette aventure. «Mais il a dit non… Il n’avait pas envie d’un show historique. Il voulait faire quelque chose de plus moderne comme j’avais fait avec Michel Berger, plus près de Starmania. Je lui ai dit : ‘’Mais tu sais Richard, on va le faire moderne!’’ Il n’avait pas compris mon intention…»

Le parolier entreprend tout de même l’écriture de quelques chansons. «J’inscrivais mes idées en marge des lignes du roman. Le mot ‘’belle’’, que Quasimodo dit à Esmeralda quand elle vient lui porter de l’eau, me restait en tête et m’obsédait même. J’ai sorti la cassette de Richard où il dit ‘’time’’ 45 fois, et ça a suffi pour me donner l’inspiration pour une première phrase, une première chanson. Trois mois après, la femme de Richard m’est revenue, à un moment où je n’avais toujours pas trouvé d’autre musicien. Elle avait convaincu Richard d’arrêter de faire de la tournée comme chanteur et, donc, de m’accompagner pour créer une grande œuvre.»

«Quand j’ai entendu l’adaptation de Belle à mon thème composé 10 ans auparavant, j’ai compris que des petits miracles arriveraient entre nous», poursuit Cocciante. «Je crois que nous sommes deux personnes très contrastées, Luc et moi, mais que ce contraste peut devenir positif. Il écrit d’une façon qui ne correspond pas tout à fait à mon style, mais la magie de notre fusion donne lieu à une alchimie nouvelle. Dès que nous nous sommes investis dans le projet, l’inspiration était énorme, comme un volcan qui jaillit. L’œuvre a explosé dans nos mains.»

Richard Cocciante et Luc Plamondon. Crédit : Max Colin.
Richard Cocciante et Luc Plamondon. Crédit : Max Colin.

À partir de 1996, les deux complices se voient pour écrire et composer à raison de plusieurs sessions de trois ou quatre jours chacune, autant à Londres, à Paris et à Montréal qu’aux alentours du lac Memphrémagog ou en pleine campagne romaine. Plamondon poursuit également son écriture durant un voyage à la Barbarde : «Quand on embarque dans un truc comme ça, c’est impossible d’arrêter.»

Devant l’énorme défi de synthétiser en quelques chansons une saga colossale, le parolier doit choisir les personnages sur lesquels il veut mettre l’accent, tout en s’assurant de ne pas dénaturer l’œuvre d’un des plus grands auteurs français de tous les temps. «Je me suis référé aux personnages principaux et au moteur de l’histoire, qui est le désir inassouvi. Ces trois gars-là, Phoebus, Frollon et Quasimodo, veulent tous avoir Esmeralda, mais aucun d’entre eux ne réussit… sauf Quasimodo qui se ramasse avec son cadavre et qui décide de mourir avec elle. À côté d’eux, il y a des personnages secondaires comme Clopin et Gringoire à qui j’ai décidé de donner beaucoup d’importance.»

Le rythme de création de Plamondon va bon train, mais une chanson lui donne tout particulièrement du fil à retordre : Vivre, la déclaration d’amour d’Esmeralda. «Ça m’a pris six mois pour l’écrire. À ce moment, l’intrigue était bien formée, et je me nourrissais de l’action des personnages. Mais cette chanson-là avait un niveau émotif encore plus fort, car Esmeralda est à ce moment condamnée à mort.»

De son côté, Cocciante tente de trouver l’équilibre «entre le grandiose et le grandiloquent» : «Je suis un compositeur de l’excès et j’utilise l’excès comme moyen d’expression. En même temps, j’ai toujours trouvé la sobriété très importante et j’ai toujours refusé d’être clinquant. Je devais donc trouver le ton qui était à la fois juste, fort et puissant, tout en restant dans une mesure pompeuse. Je devais aussi rester élégant, même en exprimant la douleur et la peur.»

Une oeuvre qui n’intéresse personne… ou presque

En 1997, la création est presque terminée, et les deux artistes se rejoignent à Montréal. «On s’était imposé de ne pas composer de nouvelles chansons, de mettre plutôt de l’ordre dans tout ce qu’on avait fait. On regarde un peu ce qu’on a, et c’est là qu’on réalise qu’on n’a pas de chanson qui parle du déchirement sentimental de Phoebus. En cinq minutes, j’ai composé Déchiré», se remémore le musicien.

Fiers de leur œuvre, Plamondon et Cocciante partent à la recherche d’un producteur, mais la mission s’avère plus difficile que prévu. «La plupart des producteurs ne voulaient même pas l’écouter… » poursuit ce dernier. «Pour eux, la comédie musicale était un genre qui ne marchait plus. Il y avait eu Starmania, mais c’est tout. En fin de compte, il n’y a qu’un seul producteur qui a dit ‘’bon, moi j’écoute’’, et c’est Charles Talar. On a organisé une soirée avec lui et son équipe. J’étais au piano, et Luc était à côté de moi. J’ai chanté les chansons du début à la fin, ça a duré presque deux heures. Le producteur ne disait rien, alors on continuait. À la toute fin, il se lève et nous dit : ‘’Demain, je vais au Palais des congrès et je le réserve pour quatre mois.’’»

Chapeauté par Plamondon, le processus de sélection des interprètes s’amorce tout de suite après l’entente avec Talar et son étiquette Pomme Music. Au terme de plusieurs rondes d’auditions, le parolier réussit à trouver un équilibre entre des talents français (Patrick Fiori, Julie Zenatti) et québécois (Daniel Lavoie, Garou, Bruno Pelletier, Luck Mervil). C’est à la chanteuse israélienne Noa que revient le rôle d’Esmeralda. «Ensuite, il a fallu leur insuffler le rôle, ce qui a été assez ardu. J’ai travaillé énormément avec chacun d’entre eux afin de leur donner la forme des personnages qu’on avait créés. J’avais un style et je voulais qu’ils le respectent», relate le compositeur.

Richard Cocciante et Luc Plamondon avec les interprètes. Crédit : Laurence Labat.
Richard Cocciante et Luc Plamondon avec les interprètes. Crédit : Laurence Labat.

Sur une période de six mois, l’enregistrement de l’album prend place au studio Artistic Palace dans l’arrondissement de Boulogne-Billancourt. Quelques sessions supplémentaires ont lieu à Rome (avec l’Orchestre Aurora) et à Montréal (pour les voix). Avec Cocciante aux commandes, l’esthétique se précise : «Je cherchais une couleur spéciale, unique, à donner aux chansons. Je me suis retrouvé à écouter un disque de Riverdance (NDLR : spectacle théâtral irlandais ayant recueilli un important succès en 1995) et j’ai trouvé là un système idéal pour Notre-Dame de Paris. Il n’y avait pas de batterie, que des percussions, et ça m’interpellait car, à l’époque où se déroule l’histoire, il n’y avait pas de batterie. À mon avis, c’est une erreur de faire des arrangements trop contemporains pour raconter une histoire ancienne. Ça prenait un trait d’union entre le passé et le présent. Je suis donc parti à Dublin pour voir le compositeur (Bill Whelan) et lui demander qu’il participe à notre enregistrement. Malheureusement, ça tombait mal, car il devait se rendre à la cérémonie des Grammy à ce moment-là. Quoi qu’il en soit, je suis reparti à Paris avec cette idée d’utiliser que des percussions.»

Avec Manu Guiot à la prise de son et au mixage, Serge Perathoner aux claviers, Jannick Top à la basse, Claude Engel à la guitare ainsi que Claude Salmieri et Marc Chanterau aux percussions, l’enregistrement de l’album se déroule plutôt bien. Un seul élément dérange toutefois Luc Plamondon : l’absence du piano, pourtant indissociable à la genèse de la composition des pièces. «Ça m’a choqué au début quand on m’a annoncé qu’il n’y aurait que de la guitare. Toutes ces chansons-là, je les avais connues dans leur version piano-voix avec Richard. Mais bon, le consensus était qu’en enlevant le piano, on aurait quelque chose de plus moderne. Est-ce que les gens allaient aimer ça? On avait encore des doutes.»

L’album parait en janvier 1998 en France, puis quelques semaines après au Québec, mais ne connait pas un succès instantané. Le rayonnement limité du premier extrait, Vivre, y est pour beaucoup. Dans la foulée, le duo choisit de faire confiance à Hélène Ségara pour reprendre le rôle d’Esmaralda sur scène. «C’était clair depuis le début que Noa ferait le disque, mais pas la tournée. Elle ne se sentait pas à l’aise de faire le spectacle, car elle ne parlait pas très bien français. Aussi, en tant que femme engagée dans son pays, elle avait d’autres plans de carrière. L’ensemble de l’œuvre ne lui correspondait pas nécessairement», présume Cocciante.

En mai, le phénomène que deviendra la comédie musicale se dessine. «On a sorti Belle comme deuxième extrait. Quand la chanson a été interprétée pour la première fois à la télévision, ça a explosé», se souvient l’Italo-Français.

«Ça n’a pas arrêté à partir de ce moment-là. En septembre, on avait vendu un million d’albums et un million de singles», s’enthousiasme encore Plamondon.

Les interprètes sur scène. Courtoisie Francine Chaloult.
Les interprètes sur scène. Courtoisie Francine Chaloult.

Très attendue, la première du spectacle mis en scène par Gilles Maheu a lieu le 16 septembre au Palais des congrès de Paris. «Le premier jour, on a eu droit à un standing ovation. C’est là qu’on a compris qu’on avait visé en plein dans le mille. Avant ça, on avait encore des doutes… Les 4000 places du Palais étaient prises jusqu’à Noël et, après ça, il fallait partir, car la salle était bookée. On est arrivés au Théâtre Saint-Denis en janvier, et c’était la folie. À la fin des représentations, on avait vendu 400 000 albums au Québec», se rappelle le compositeur.

Malgré l’ampleur de leur triomphe, les deux créateurs ont des relations houleuses dans les mois qui suivent. Perçu comme «le grand oublié médiatique de l’opération» par notre ancien collaborateur Laurent Saulnier, Cocciante se sent parfois mis à l’écart : «Luc était plus exposé que moi et, au début, ça a peut-être été un problème. Mais je n’ai pas vraiment envie de revenir sur cette histoire, car après coup, tout ça s’est rétabli.»

«Il y a eu une crise d’ego, mais ça fait longtemps. Maintenant, ça va très bien», résume Plamondon, sans trop vouloir s’étaler lui non plus.

Malgré cette mésentente, Notre-Dame de Paris continue sa route dans plusieurs villes de la France, du Québec, de la Belgique et de la Suisse. À l’exception d’un succès moins unanime à Londres, la comédie musicale fait déplacer les foules avec des adaptations à Las Vegas, Rome, Barcelone et Moscou. D’autres versions sont présentées en Asie et en Europe dans les années 2000.

Au Québec, le spectacle a un impact notable sur la culture durant cette même décennie, notamment en raison de son alliage entre opéra et comédie musicale, et de ses emprunts aux domaines de la danse contemporaine et du cirque. Vingt ans après Starmania, Notre-Dame de Paris permettra aussi au Québec de bâtir des ponts solides avec la France en ce qui a trait au développement des carrières de plusieurs artistes pop, notamment Isabelle Boulay, Natasha St-Pier, Lynda Lemay, Corneille et, évidemment, Garou.

D’un point de vue marketing, l’idée de sortir l’album avant même la première du spectacle influencera la production de deux autres comédies musicales populaires : Don Juan et Dracula, entre l’amour et la mort. Sur le plan technique, l’utilisation de pistes instrumentales préprogrammées (playback) au détriment d’un orchestre de musiciens aura aussi des répercussions sur plusieurs autres productions du genre. «C’est une méthode qui nous a valu des critiques au départ, mais qui a fini par ouvrir un marché. En fait, c’était pour des raisons strictement budgétaires. Il fallait choisir entre l’orchestre ou les acrobates et les danseurs», explique le compositeur.

Vingt ans plus tard, l’œuvre est toujours bien vivante dans la francophonie, comme en témoigne le succès de ses dernières moutures en France et au Québec. Pour les deux créateurs, c’est son côté unique et universel qui est à la base de cette réussite. «Beaucoup de gens ont essayé de faire comme Notre-Dame de Paris, mais personne n’y est vraiment arrivé», juge Cocciante. «Lorsqu’une œuvre naît spontanément d’une manière aussi singulière que la nôtre, elle est impossible à répéter.»

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