Il y a 20 ans : Gros Mené – Tue ce drum Pierre Bouchard
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 20 ans : Gros Mené – Tue ce drum Pierre Bouchard

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale.

Quelque part entre stoner rock et musique expérimentale, Tue ce drum Pierre Bouchard a marqué la scène alternative québécoise avec son esthétique garage lo-fi sans demi-mesure. Dans la foulée de son 20e anniversaire, on revient sur sa genèse et son impact, en compagnie de Fred Fortin et d’Olivier Langevin.

Après avoir donné quelques spectacles en soutien à son premier album Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron, paru en novembre 1996, Fred Fortin retourne habiter chez lui, au Lac-Saint-Jean. «Je restais avec Dédé Fortin à Montréal, mais la nature me manquait. J’ai saisi l’opportunité de revenir rester au chalet de mon père, à Saint-Félicien.»

Davantage attiré par le rendu plus incisif de ses chansons en spectacle que par l’habillage folk rock artisanal de leurs versions studio, l’auteur-compositeur-interprète veut créer de façon plus brute et décomplexée, sans égard pour les attentes de ses fans ou de son étiquette. «Je voulais faire un projet à côté de la track, j’avais le goût que ça rocke. Y en a qui me disaient que c’était ma façon de réagir au petit succès que j’avais eu. C’est vrai que c’était peut-être une façon de me protéger.»

C’est dans cette optique de création hors norme qu’il fait appel à René Lussier, compositeur, improvisateur et chef de file de la musique actuelle au Québec. Depuis leur rencontre durant les sessions du premier album de Fortin, sur lequel Lussier avait joué du daxophone (un instrument de musique expérimental qui se joue avec un archet), les deux musiciens ont entretenu une belle relation artistique. «C’était depuis longtemps l’une de mes idoles. C’est un gars qui avait battu sa propre trail et qui était rigoureux dans ses valeurs par rapport à la musique.»

Le percussionniste Pierre Tanguay (un proche de longue date de Lussier, faisant partie intégrante de l’entourage de la maison de disques Ambiances magnétiques) se joint à eux. «On voulait faire un band les trois ensemble, un genre de band de groove qui se réunit pour jammer. Le but, c’était juste de faire de la musique pis d’avoir du fun.»

Au printemps 1998, les trois musiciens sont choisis pour faire partie du symposium d’art 2 Jours brefs, événement initié par le commissaire Jacques Blanchet. À ce moment, ils n’ont que quelques semaines pour bâtir un spectacle. «Je suis débarqué à Montréal avec quelques chansons comme Ski-Doo. J’avais même pris la peine d’écrire des partitions. On a commencé à les jouer et, rapidement, on a compris que c’était plus dur à jouer que prévu. Comme première répétition, c’était loin d’être parfait. Après ça, le temps filait. Je les ai invités deux jours à mon chalet pour répéter juste avant le show. On avait encore ben du stock à arranger. C’était quand même tendu.»

En juin, le premier concert de Gros Mené a lieu à la Boulathèque de Saint-Félicien durant le symposium. «J’étais pas gros dans mes shorts pour être franc. J’étais jeune, naïf et je jouais avec deux de mes plus grands modèles. C’était assez particulier… Je pense que le show a bien été, mais sur le coup, je le savais pas. À la fin, René est venu me voir pour me dire: “Tu t’es pas vu aller… Tu touchais pas au stage!” Je savais pas si c’était positif jusqu’à tant qu’il me dise, un peu plus tard, qu’il avait vraiment aimé l’expérience.»

L’emploi du temps de ses deux acolytes empêche toutefois le développement de cette première mouture de Gros Mené. «Si je voulais les booker pour un show, je devais le faire un an d’avance. J’aurais pu les attendre, mais en même temps, j’avais besoin de me créer de la job. J’avais juste un album à mon actif, et ça commençait à faire un bout qu’il était sorti. René et Pierre ont compris que je voulais poursuivre ça seul. Ils ont pas vu d’inconvénient à ça.»

Sans contrat de disque depuis la fin de son alliance avec Musi-Art, l’artiste se tourne vers La Tribu, toute nouvelle étiquette cofondée par Claude Larivée. «Je suis allé voir plusieurs compagnies et quand je leur disais que je voulais sortir un album de Gros Mené, y avait pas beaucoup d’enthousiasme! Il y avait juste La Tribu qui était intéressée. Le projet cadrait avec leur signature rock indépendante de l’époque. WD-40 et Les Chiens aussi ont signé là.»

Pour redonner une impulsion au projet, Fortin retrouve son acolyte Olivier Langevin, jeune prodige qu’il avait recruté pour les quelques spectacles de son album précédent et avec qui il vient tout juste d’enregistrer Le Chihuahua de Mara Tremblay. «On est tous les deux originaires du Lac, mais Oli est sept ans plus jeune que moi. Je l’ai connu par l’entremise de sa sœur, avec qui je suis allé au secondaire. On faisait des partys chez lui à l’époque, car ses parents étaient cool.»

«J’étais à Montréal à ce moment-là», poursuit Langevin. «Je suis allé le rejoindre à son chalet. Il avait ce plan d’attaque imbécile de rester enfermé un mois et demi dans un chalet à composer et enregistrer de la musique.»

Retraite fermée et «réinsertion sociale»

En janvier 1999, les deux camarades s’activent. «J’avais 5-6 chansons qui dataient du show avec René et Pierre. C’était pas si complexe à jouer, mais fallait qu’Olivier pogne la twist», explique Fortin.

«Le show avec René et Pierre avait été enregistré par Radio-Canada, donc on partait de ça. Y a des tounes qu’on a tout simplement gardées de même. On a plus bossé sur des tones de guit que sur des compositions», précise Langevin.

«Après ça, on a construit des tounes, soit à partir de beats de drums ou de riffs de guitare. Ça allait bien, car on trippait vraiment sur la même musique: les Melvins, le côté funk des Beastie Boys, Jon Spencer, Kyuss…» énumère Fortin.

«Y avait aussi les albums de Desert Sessions qu’on écoutait beaucoup», ajoute son collègue, à propos de ce collectif musical créé par Josh Homme.

Adeptes de stoner rock américain, les deux artistes sont habilement servis avec le compresseur Distressor, qui accentue la distorsion de leurs guitares. «C’est un compresseur qui venait de sortir, vraiment légendaire. Il faisait pomper notre guit au maximum. On avait aussi une console Mackie huit pistes et un micro SM57, qu’on utilisait autant pour enregistrer le drum que l’ampli de basse ou la voix. Je pense que, pour Ski-Doo, j’ai du faire 150 tracks de batterie avant d’être satisfait», se souvient Fortin.

«Pis moi, je notais sur une feuille notre appréciation de chaque track. Des affaires comme “cool”, “pas pire cool”, “bon début”, “bonne fin” ou “généralement cool”», dit Langevin, amusé.

Loin des textes intimes qui parsemaient le premier album de Fortin (Charlie et merciements, Moisi Moé’ssi), les chansons de Gros Mené s’inscrivent dans un filon plus absurde, parfois vulgaire. Frappants, les titres de plusieurs chansons (Ski-Doo, Constipé, Pawnshop, Garage) indiquent assez bien les thématiques qui intéressent l’auteur. «J’écrivais les paroles sur des sacs d’épicerie en papier. Clairement, j’avais un champ lexical différent, plus cru, qui tendait davantage vers le juvénile. Reste que le travail était le même. Mes tounes en solo sont pas plus longues à écrire. C’est juste le décor qui est différent.»

Très prolifique, Fortin peut compter sur Langevin pour donner du tonus à ses chansons. Ce dernier compose également Yamaha et Graine, deux chansons préalablement enregistrées chez lui et qui seront conservées telles quelles (sauf pour la partie rythmique de Yamaha, réenregistrée par Fortin).

L’ambiance qui prévaut au sein du chalet est optimale. «À un point où l’on se sentait carrément hors de la société. Quand on allait à l’épicerie, on avait l’air de deux gars en réinsertion sociale», lance Langevin.

«On était comme Beavis et Butt-Head», résume Fortin, faisant référence à ce dessin animé américain des années 1990 qui mettait en vedette deux personnages dépravés. «On essayait d’aller au bar, mais on finissait par rester dans le parking. On était pas capables de rentrer.»

«Pour vrai, je m’en suis jamais remis», ajoute Langevin, en riant.

«En un mois et demi, y a une fois qu’on a dû revenir à Montréal, car j’avais un show au Cabaret Juste pour rire», poursuit Fortin. «Évidemment, on était tellement à fond dans Gros Mené que j’avais pas préparé mon affaire pantoute. Après avoir bravé la tempête, monté plein de côtes enneigées, on arrive au Cabaret, qui était loadé comme pas possible. En fin de compte, les pompiers sont débarqués, car y avait trop de monde. Le monde se cachait dans notre loge pour pas se faire sortir, d’autres se baissaient les culottes au balcon pour narguer les pompiers… C’était incroyable.»

En cours de création, les deux musiciens décident de faire appel à certains de leurs amis proches, notamment Pierre Girard, qui avait mixé Le Chihuahua de Mara Tremblay. À l’instar du batteur Michel Dufour (Les Colocs), celui-ci se joint aux sessions de Panache, Maman chérie et Dépanneur.

Pour Stonefly, chanson instrumentale composée par Langevin, c’est le guitariste Martin Lapalme et le batteur Youri Boutin qui se joignent à eux, à l’instar de Pierre Bouchard, batteur d’expérience à qui cet album rend hommage par l’entremise de son titre insolite. Bouchard reviendra à plusieurs reprises au chalet et participera à un bon nombre de chansons (Monsieur le Fermier, Poisson, Bobette, Plotte et, évidemment, la pièce-titre).

«Pour nous, Pierre, c’était une icône, c’était le grand frère», explique Fortin. «C’est le premier gars qu’on avait vu aller faire de la musique à Montréal, avec Les Parasites, Les Taches, Jean Leloup… Rapidement, on a décidé que l’album allait s’appeler en son honneur, car on trouvait ça drôle. Pierre a toujours été un gars humble, très low profile, et je sais pas pourquoi, mais ça nous faisait rire de mettre son nom sur une pochette. Il nous a pas crus qu’on allait appeler l’album comme ça… jusqu’à tant qu’il en ait un dans les mains!»

L’expression «tue ce drum» incarne bien l’esprit de l’opus en devenir. «Pour vrai, on était un peu jambons là-dessus. Plus on jouait fort, plus c’était bon. On voulait donner un défi aux gens qui allaient l’écouter, genre “essaie de supporter ça jusqu’à la fin”», blague Fortin. «C’était vraiment pas notre intention d’être lo-fi, même si c’était la mode dans l’temps de dire ça. On avait un seul mic, vraiment juste un, et on trouvait ça l’fun.»

«En fait, tout ce qu’on se disait qui pouvait pas se faire, on décidait de le faire», poursuit Langevin. «C’était voulu de laisser des grands temps morts sur l’album, où tu entends à peu près rien, sauf le bruit des amplis.»

«Moi, je trippais sur le cinéma de Robert Morin et son esthétique de cinéma réalité», analyse Fortin. «Ça fait peut-être prétentieux de dire ça, mais j’aimais cette idée que la caméra fasse partie de la scène. C’était comme un documentaire sur la vie d’un band dans un chalet. Ça incluait autant la musique que les conneries qu’on disait.»

Désirant pousser son concept de documentaire jusqu’au bout, Fortin implique son fils Charlie dans le processus de création d’une chanson, la conclusion de Saku Koivu. «Il avait quatre ans et demi et il avait commencé à jouer du drum. C’est toute lui qui joue les instruments. Je tenais le manche et il jouait de la guitare. Ce sont également ses paroles.»

Tue ce drum Pierre Bouchard paraît le 6 avril 1999 sous La Tribu. «Un compact qui décape et qui dérape. Un trip de gars, de garage, de gros garage. Un rock lourd, plein de bonnes idées. Des textes légers, pleins de mauvaises idées», écrit notre ancien collaborateur Laurent Saulnier dans une critique somme toute élogieuse.

Rapidement, son succès critique et alternatif en fait un album mythique. «On a fait beaucoup plus de shows que pour mon premier disque. La recette était plus facile à comprendre», croit Fortin.

Difficile à catégoriser, Gros Mené fait partie de la tournée punk/métal panquébécoise Polliwog la même année, notamment aux côtés de Cryptopsy, Groovy Aardvark, Voivod et WD-40 (également sur La Tribu). «Je me rappelle qu’on est partis d’un show bondé au Spectrum qu’on faisait avec Mara pour aller à Matane jouer devant huit personnes. On est partis à deux heures du matin et on est arrivés pour jouer là-bas un peu après midi. On écoutait du Nick Cave en boucle pendant des heures de temps. Sur place, on s’est rendu compte qu’on n’avait pas vraiment rapport. On était plus un groupe bizarre que métal», admet Fortin.

Dans les années qui suivent, cet album trace de nouvelles avenues pour Langevin et Fortin, qui deviendront les deux figures emblématiques du «son du Lac», un rock brut et percutant. «J’ai sorti mon deuxième album Le plancher des vaches tout de suite après, en 2000, et clairement, c’était inspiré de Gros Mené», observe Fortin.

«Pis c’est un peu la même chose pour les premières tounes de Galaxie. Ça vient directement de cette expérience-là», ajoute Langevin.

«Après ça, on s’est écrit notre petite histoire à nous autres. C’est amusant», poursuit son acolyte. «Avec ce qu’ont fait Dany Placard et les boys des Dales Hawerchuk, on a élaboré notre rock régional. Un rock de région spécial, qui était pas celui de La Chicane ou de Noir Silence

Vingt ans après, les deux amis sont toujours enthousiastes par rapport à cette collaboration fusionnelle. «Ça reste l’épisode où on a passé le plus de temps à tester des affaires. On a eu assez de fun pour avoir le goût de continuer de travailler ensemble. Ça fait partie de notre album de famille», résume Fortin.

«Tout mon trip d’exploration de studio a commencé là», renchérit Langevin. «Pis, pour vrai, je suis bizarre depuis ce temps-là… Je le répète, mais j’en suis jamais vraiment remis.»

«Ouais, moi non plus», rétorque son collègue. «On a plus des séquelles que des souvenirs de cet album-là.»

Tue ce drum Pierre Bouchard
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