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Vision nocturne – partie 3 (finale)

Sam ferme la porte en vitesse… Impuissant, il entend les détonations grinçantes du taser gun et la créature qui hurle de douleur, la voix tremblante de convulsions. «DZZZIIIT-AHH!-DZIIIT-ARRÊTEZ! NON!-DZIIIT». Dégoûté, Sam ne peut s’empêcher de repenser aux grands yeux noirs de l’enfant… Ses oreilles minces et molles n’étaient pas sans rappeler celles d’une chauve-souris. «Cette chose n’a rien de terrestre», s’inquiète Sam en hyperventilant, adossé contre la porte… L’image le hante. Soudain, ce qu’il entend le paralyse de stupeur… Ce ne sont plus les cris du monstre, mais ceux des hommes en sarrau qui tentaient de le maîtriser…

Sans réfléchir, Sam fait volte-face et recule contre le mur du couloir. La porte de la cellule s’ouvre immédiatement. Devant lui se tient le sujet #84-B, un jeune homme difforme faisant deux mètres de haut…

Sujet #84-B

Les biologistes chez Numalog avaient longuement étudié les rongeurs, de proches parents de l’être humain, avant de tenter la mutation des deux espèces. Le projet #84 avait pour but, grâce à une manipulation génétique et hormonale précise, de fournir à l’armée des soldats dotés d’une incomparable vitesse de course.

Le 3 mai 2005, Numalog procède à une insémination artificielle sur Martha Lewis, une femme soldat volontaire. En seulement trois mois de grossesse, le fœtus atteint sa pleine croissance. Le 7 août suivant, la mère accouche en labo de trois bébés. Un seul survécut. Martha n’a jamais vu sa progéniture.

On observe le bambin en laboratoire sous la tutelle des chercheurs, qui lui font quotidiennement subir des tests physiques et psychométriques. Dès le plus jeune âge, le sujet #84-B démontre une intelligence précoce ainsi qu’une impressionnante capacité d’apprentissage. Mais ses douances lui occasionnent aussi des problèmes de santé. À l’âge de 12 ans, il fait de l’hyperactivité cérébrale et de l’arythmie cardiaque, a des troubles respiratoires, sans parler des migraines causées par son sens de l’ouïe surdéveloppé. Aussi, son tempérament nerveux le rend farouche et parfois même agressif.

Les chercheurs de Numalog constatent que le gamin, même si performant, est de toute évidence malheureux. Les tentatives de fuite et les attaques violentes sur le personnel ne cessent d’augmenter. Mais que faire de lui? Le mettre en liberté n’est pas une option pour sa sécurité et celle des autres. Son intégration dans la société est impossible, et l’euthanasie, impensable. Selon la compagnie, le tuer serait une insulte à la science.

Le soir du 13 novembre 2018 à 23h25, un employé est blessé. Chafik Bensimon, 28 ans. En dépit de l’interdiction d’interagir avec le sujet #84-B, il a voulu lui offrir une bouteille d’eau, mais celui-ci lui a cassé le doigt avant de tirer vers lui, par le tiroir d’approvisionnement, tenant son bras en otage dans sa cellule. Puis il lui a commandé de le libérer sans quoi il lui casserait le poignet. D’autres gardes sont intervenus juste à temps pour le mettre hors de nuire. Après la convalescence de Chafik, Numalog lui paie une année de salaire. En échange, il doit se taire à jamais sur son altercation avec le sujet #84-B.

Ce n’est pas la première fois qu’il cherche à manipuler les employés. Il sait comment susciter leur compassion et en fait bon usage. C’est pour cette raison que Numalog prend au sérieux toutes les précautions mises en place. Il faut absolument éviter que de tels incidents ne se reproduisent.

Figé

Recroquevillé sur le sol, Sam est pétrifié. Le sujet est debout sur la plante de ses longs pieds élancés. Ses chevilles sont puissantes, ses cuisses, gigantesques. Sa peau pâle, presque limpide, laisse voir des veines bleues saillantes partout sur son corps. Le garçon est pratiquement imberbe, n’a que quelques poils blancs sur la tête et la poitrine. Son torse est chétif, et ses bras sont maigres, presque dépourvus de muscles, excepté sur ses avant-bras prisonniers de menottes métalliques. Sous ses yeux immenses, un nez large et aplati descend jusqu’à ses narines humides. Il retrousse son épaisse lèvre supérieure, exhibant ses larges dents plates. Il tient entre les mains une patte de chaise en bois qu’il gruge vigoureusement en fixant Sam dans les yeux, le regard noir et sans âme. Son cœur bat fort et vite, on le voit presque à travers sa poitrine.

En tentant de fuir son regard glacial, Sam aperçoit derrière l’homme-rongeur les corps inanimés des deux hommes en sarrau. L’un d’eux bouge encore, ce sont les nerfs… Sa gorge est arrachée.

La bête se penche sur l’employé. De son menton coule un mélange visqueux de sang, de salive, et de morceaux de bois, dégoulinant sur Sam.

«Quoi de neuf, docteur?»

Fin