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Il y a 10 ans : Mara Tremblay – Tu m'intimides
Anniversaires d’albums marquants

Il y a 10 ans : Mara Tremblay – Tu m’intimides

Il y a une décennie, la vie de Mara Tremblay était marquée par de grands bouleversements. De cette période trouble est né Tu m’intimides, qui se distingue de ses opus précédents. On parle de la genèse et de l’impact de cet album avec la musicienne, ainsi qu’avec son fidèle collaborateur, Olivier Langevin. 

Publiée sur une base régulière, cette chronique vise à souligner l’anniversaire d’un album marquant de la scène locale.

Deux ans après la sortie des Nouvelles Lunes, un troisième album lumineux marqué par un sentiment de plénitude, Mara Tremblay traverse une période émotionnelle beaucoup plus instable, qui lui donne l’inspiration nécessaire pour écrire un nouvel opus en peu de temps. «Habituellement, ça me prend 2-3 mois écrire un album, mais là, ça a pris moins que ça», se souvient-elle.

La chanson Sous les projectiles naît peu après qu’elle ait appris le diagnostic de cancer de sa mère. «Ma mère me disait que la gestapo s’en venait la chercher. Ça m’a inspiré cette chanson-là, dans laquelle je représente la maladie comme une guerre», explique l’autrice-compositrice-interprète, non sans émotion. «Finalement, sa bataille a pas été très longue…»

Puis, dans un espace-temps assez restreint, elle subit deux autres chocs émotionnels : une séparation et une nouvelle relation. 

D’abord arrangé en formule guitare-voix «à la Harvest Moon de Neil Young», Le printemps des amants incarne le premier choc. «C’est le constat d’une relation qui s’effrite. Une relation en laquelle je croyais, mais qui, finalement, n’a pas marché.»

Au contraire, Toutes les chances et Tu n’es pas libre arrivent au début de la tempête sentimentale reliée à son «nouvel amour».

«C’était un amour naissant. Très intense et vraiment pas facile à vivre», résume-t-elle. Enregistré dans une cuisine d’appartement à Hochelaga (et gardée dans sa version démo initiale pour le mix final de l’album), L’orage est également teinté par cette intensité émotionnelle.

Le décès de sa mère arrive dans les mêmes eaux. Avec D’un côté ou de l’autre, elle désire lui rendre un ultime hommage. «Elle venait juste de décéder quand j’ai écrit ça. C’était ma façon de lui dire que, d’un côté ou de l’autre, elle était toujours avec moi. Après tout, c’est elle qui m’a appris comment tracer ma vie.»

Peu après, Le bruit apparait comme une façon d’implorer le calme après tant de remous. «J’étais trop occupée avec mes émotions. Elles prenaient toute la place. J’avais besoin de prendre un moment de silence après tout ça. J’étais troublée.»

Marqué par des paroles plus abstraites, Plexus solaire est également écrite dans la foulée de ce décès. «C’est un peu comme si je m’incarnais dans mon combat vers la lumière. Les mots apparaissaient dans ma tête et je pouvais pas faire autre chose que de me laisser guider par eux. Quand je la réécoute, je me rends compte à quel point je vivais ma bipolarité à ce moment-là.»

Crédit : Valérie Jodoin-Keaton

Pour Hydrocarbone, Mara Tremblay fait appel à son ami Olivier Langevin, guitariste, arrangeur et réalisateur. «J’avais la musique, mais j’étais pas capable de faire fitter un texte avec ça. Y’a rien qui marchait! Pis, à un moment, Olivier m’a appelé pour me dire : ‘’J’ai un texte!’’» se souvient-elle. «Olivier, c’est pas un gars reconnu pour être un poète… mais ce texte-là… quand il me l’a sorti… WOW!»

Avec des vers comme «Chavire-moi, explose-moi / Le bruit me manque, le calme me hante», le texte vient faire un contrepoids à celui de Bruit. «Je me suis vraiment mis dans sa peau à elle», résume Langevin, ajoutant qu’il l’a écrit en vitesse car «fallait vraiment terminer au plus vite (l’écriture de) l’album». 

L’importance du rythme

Heureuse de renouer avec son éternel collègue, qui avait coréalisé ses trois précédents albums, Mara Tremblay choisit de lui laisser une plus grande place en amont de l’enregistrement. «D’habitude, j’avais tendance à imposer mes affaires, mais là, je voulais le laisser aller. Et, il était super motivé! Je le regardais aller pis je capotais ma vie.»

Avec le batteur Pierre Fortin, un collègue de son groupe Galaxie, Langevin cherche activement à donner «un fil conducteur pis une couleur steady» à cet album. Fortement inspirés par Blonde Redhead, tout particulièrement les albums Melody of Certain Damaged Lemons (2004) et Misery Is a Butterfly (2004), les deux musiciens en arrivent à une signature rock aux forts accents dream pop, le tout mené par des rythmes de batterie vifs et originaux. «Tout est parti du drum. On prenait les tounes de Mara, et on pensait d’abord à des partitions de batterie. On s’est mis dans une bulle de création assez folle. Fallait absolument que la toune se tienne guit-drum ou piano-drum. Juste de même, rien de plus. Après ça, on se donnait le droit d’ajouter autre chose.»

«C’est pour ça que le drum chante autant», ajoute Mara Tremblay, évoquant particulièrement la chanson Toutes les chances.

Inspirée par l’album Raising Sand de Robert Plant et Alison Krauss, paru en 2007, la chanteuse développe un timbre de voix plus doux qu’à l’habitude, assez éloigné des élans parfois exaltés de ses deux premiers albums. Sur Tu n’es pas libre et D’un côté ou de l’autre, l’influence de Kazu Makino, chanteuse de Blonde Redhead reconnue pour sa voix vaporeuse assez aigüe, se fait tout particulièrement forte. Dans les deux cas, c’est l’idée de ne «pas répéter la même recette» qui la guide. «Je suis allergique aux recettes! Les artistes qui font ça, ça me met en tabarnak. Quand ta toune est pareille comme l’autre d’avant, c’est pas bon. J’veux me faire surprendre. Et c’est d’ailleurs pourquoi j’aime autant Beck.»

La préproduction s’amorce à l’hiver 2008 au studio Le Symphonique coin Atateken (anciennement Amherst) et Sainte-Catherine. Loin des premières impulsions lo-fi de leurs autres collaborations, Tremblay et Langevin désirent créer un projet audacieux, homogène et, surtout, «très travaillé». Rapidement, ils constatent donc que la facture folk du Printemps des amants n’a rien à voir avec les couleurs dream pop qui définissent l’album en devenir. «On la trouvait bonne, la toune, mais on le voyait ben que c’était pas exactement ça qu’on devait faire avec. On essayait de se convaincre que c’était cool», indique le guitariste.

 «On trouvait ça plus plate qu’autre chose», ajoute Tremblay. «À un certain moment, ça faisait deux jours qu’on travaillait dessus et qu’on arrivait à rien. J’étais fatiguée, je suis allée me coucher en boule dans le studio.»

«Pis moi, juste pour niaiser, j’ai sorti le string ensemble sur le clavier. J’ai commencé à jouer les accords en riant», se souvient-il.

«La mélodie est comme entrée dans mon rêve. Je me suis réveillée et j’ai dit : ‘’C’EST ÇA!’’»  s’exclame la chanteuse.

L’enregistrement s’amorce au début de l’été au studio Frisson de l’ingénieur de son Michel Pepin (notamment reconnu pour son travail avec Rufus Wainwright, Beau Dommage, Lili Fatale et Maryse Letarte). «On avait du gear de fou là-bas, mais on n’a pas trop exagéré non plus. Les tounes étaient déjà pas mal faites», se rappelle Langevin.

«C’était un gros studio, donc fallait clancher l’enregistrement au plus vite», poursuit Tremblay. «Et ça a super bien été, car Pierre, Oli et moi, on n’a jamais besoin de se parler très longtemps. On le sait tout de suite si ça marche ou pas. C’est naturel, y’a pas de gossage.»

Pour l’enregistrement des voix et des claviers, les trois complices reviennent au Symphonique. Les claviéristes Daniel Thouin et François Lafontaine viennent leur prêter main forte, respectivement sur Le printemps des amants, et sur Toutes les chances, Tu m’intimides, Plexus solaire et Le bruit. Comme d’habitude, c’est à Pierre Girard que revient la tâche du mixage.

Tu n’es pas libre est choisi comme premier extrait. «J’ai comme l’impression qu’on voulait faire un statement en sortant celle-là en premier», croit Langevin, faisant référence à la tonalité aigüe de la voix de Mara et à la sonorité très planante qu’on retrouve sur cette chanson. «On voulait montrer notre évolution depuis Les Nouvelles Lunes

Tu m’intimides paraît le 27 janvier 2009 sous Audiogram. Les critiques sont unanimes : Mara Tremblay surprend avec ce quatrième album. «La carrière de Mara Tremblay vient de prendre un tournant inattendu (…) la musicienne se réinvente, flirtant avec des ambiances feutrées de guitares et de Wurlitzer qui confèrent aux pièces des ambiances atmosphériques juste assez progressives pour évoquer la décennie 70», écrit notre ancien collaborateur Olivier Robillard Laveaux deux jours après sa sortie.

Le lancement a lieu au National. À ses côtés, la Montréalaise d’adoption peut compter sur le guitariste Jocelyn Tellier, le bassiste Guillaume Chartrain ainsi que ses deux acolytes Pierre Fortin et Olivier Langevin. Ensemble, ils réimaginent les arrangements des chansons précédentes de Mara afin de leur donner une couleur atmosphérique, en phase avec celle de Tu m’intimides.

Mais, malheureusement, la tournée panquébécoise qui s’ensuit est écourtée. Mara Tremblay est alors atteinte d’une hernie et d’un problème de santé mentale mal diagnostiqué. «Suite au décès de ma mère, j’ai eu un gros high avec l’album, mais dès que c’est sorti, j’ai commencé à crasher. Je suis allée voir le médecin et il m’a prescrit des antidépresseurs. L’affaire, c’est que j’étais pas dépressive… Donc les antidépresseurs m’ont juste déprimée plus!»

La chanteuse vit un «deuxième crash» qui l’éloigne une fois de plus de la scène. «J’étais en burnout total. J’ai atteint un point où j’étais même pus capable de parler ni de marcher. Tout ce que je faisais, c’était rester chez moi et rien faire… Quand mon médecin a vu que les antidépresseurs m’avaient fait ça, il a compris qu’il y avait quelque chose d’autre.»

C’est là que Mara Tremblay reçoit un diagnostic de bipolarité. «De savoir ça, ça a changé ma vie. Tout s’est transformé et, tranquillement, j’ai repris de l’énergie.»

Crédit : Valérie Jodoin-Keaton

Elle revient sur scène en formule trio avec Pierre Fortin et Guillaume Chartrain puis, au printemps 2011, elle choisit la formule solo pour deux concerts aux FrancoFolies de Montréal. À l’automne, elle y va d’un cinquième album homonyme contenant les versions réarrangées de quelques chansons de ses trois premiers albums. «Le but, c’était que les fans aient un souvenir du show qu’on avait fait au début, les cinq ensemble. Ce show-là, malheureusement, on l’a pas tant tourné, et je voulais qu’il continue à vivre quand même.»

Malgré son rayonnement limité, Tu m’intimides aura donné une nouvelle impulsion à la carrière de Mara Tremblay, qui se poursuivra avec les tout aussi vaporeux À la manière des anges (2014) et Cassiopée (2017). La facture dream pop de cet album trouvera également écho chez quelques artistes montréalais de la scène alternative, notamment Monogrenade, Hôtel Morphée, Bernhari et Peter Peter.

Dix ans après, Olivier Langevin garde un souvenir puissant de la conception de ce disque. «C’est un des plus beaux moments de création que j’ai vécus. C’était inspirant. La confiance régnait.»

 «C’est mon gros disque. Si j’avais été en forme, ça aurait levé, mon affaire… mais bon, on choisit pas d’être malade», poursuit Mara Tremblay, sereine. «Mais ce que j’en retiens, surtout, c’est l’immense confiance que j’ai faite à Olivier. Je lui ai entièrement offert ma création pour qu’il en fasse ce qu’il veut. C’est le mariage le plus magnifique qu’on a eu, lui et moi.»

Tu m’intimides – en vente sur le site d’Audiogram

 

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