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Devenir une femme forte avec Marilyn Castonguay, Fanny Britt et Fanny Bloom
Scène

Devenir une femme forte avec Marilyn Castonguay, Fanny Britt et Fanny Bloom

C’est un peu l’histoire de cette femme imaginée par le Britannique Dennis Kelly, qui sera racontée sur les planches du Théâtre La Licorne à partir du 14 janvier. Les mots d’un homme portés par un solide trio de femmes.

On est à une semaine de la première des Filles et les garçons, et Marilyn Castonguay est fébrile. Ce soir, quelques personnes choisies parmi les abonnées de La Licorne viendront assister à la répétition de la pièce, histoire de confronter la comédienne à un public. Ce long monologue que lui a confié le metteur en scène Denis Bernard est son premier solo en carrière et un défi de taille. « Je suis une fille de gang moi! Et là, faut que je me débrouille toute seule sur scène. J’étais pas rendue là, je pense, à assumer ça…, confie Marilyn. Mais quand ça fait dix ans que tu travailles, que l’expérience rentre et que de beaux textes comme ça se présentent, tu peux pas passer à côté. Si j’ai un seul solo à faire dans ma vie, je vais être très choyée que ce soit celui-là. Vraiment. »

Le monologue reprend le chemin de vie d’une femme, de sa rencontre avec l’amour de sa vie à son rôle de mère en passant par sa carrière, exprimant surtout sa force et sa résilience face au drame et à la violence. C’est Fanny Britt qui a traduit les mots de Dennis Kelly, qu’elle connaît bien – c’est d’ailleurs le cinquième texte de l’auteur qu’elle adapte en français. « J’ai le luxe de pouvoir faire appel à lui, de pouvoir lui poser directement des questions. Il n’y a pas d’autre auteur avec qui j’ai un lien si proche en traduction, explique Fanny Britt. J’ai le sentiment de le connaître comme on connaît ses amis. Son rythme, sa façon de s’exprimer… J’ai essayé d’écouter la musicalité de ce texte-là et de me laisser porter. »

La force des Filles et les garçons, c’est son écriture engagée, qui utilise beaucoup l’humour pour traiter de sujets complexes sans tomber dans le pathos. « C’est un style qu’on retrouve souvent chez les auteurs britanniques, mais je trouve Dennis Kelly extrêmement virtuose dans ce type d’écriture, ajoute la traductrice. Il amène la tragédie par beaucoup d’humour. » Une forme travaillée pour porter une histoire forte, devant laquelle Fanny Britt est restée « tétanisée ». Marilyn, qui la portera sur scène, est une force cachée selon la traductrice : « Elle est toute menue et a l’air inoffensive, mais ce qui ressort, c’est beaucoup de force, de courage et de clarté. En tant que femme, ça fait un grand bien d’avoir un personnage comme ça en face. C’est galvanisant! »

Fanny Britt / Crédit : Thibault Carron

Poussée dans les extrêmes

Cette idée de force, Dennis Kelly l’a aussi fait passer dans le langage coloré de ce personnage plein de drive, avec son côté un peu vulgaire et punk-rock. On est loin d’une femme politiquement correcte, qu’on veut rendre aseptisée et polie : elle a vécu des choses dans sa jeunesse, sacre et aime provoquer.

« En lisant le texte, je me suis dit que j’allais capoter à jouer cette langue, se souvient Marilyn. Le texte et son langage m’ont aidée à être dans le personnage. Et Denis [Bernard] m’a poussée dans les extrêmes… » Le metteur en scène a en effet emmené la comédienne dans un jeu fort et bruyant, façon spectacle d’humour. Un vrai défi pour celle qui confie aimer garder un certain contrôle d’elle-même : 

« C’est gênant! Mais ce personnage m’a confrontée à ma pudeur. Y a un côté de moi qui a toujours peur d’être too much, que ce soit trop gros… J’adore cette femme : elle m’amène beaucoup de questionnements. Y a deux émotions contradictoires qui se chevauchent pendant toute la pièce, et cette dichotomie est très difficile à porter. J’ai rarement été dans l’émotion dans laquelle elle me met. Faut que j’abandonne quelque chose de moi pour pouvoir tout lui donner, et ça me demande tellement de confiance… C’est sûr, je vais être une meilleure actrice après cette pièce. »

Marilyn Castonguay / Crédit : Thibault Carron

Angoisses en musique

Une pièce qui a aussi rendu plus forte Fanny Bloom, la troisième femme de ce trio créatif, qui a créé les ambiances sonores du spectacle. Si elle a déjà participé à une production de théâtre à La Licorne (Constellations, en 2015), elle accompagne cette fois aussi le personnage dans ses angoisses : « C’est nouveau pour moi d’habiter une émotion, de ne pas nécessairement amener la voix. » Plutôt habituée à composer seule de son côté, la musicienne a assisté à beaucoup de répétitions pour voir comment mettre la pièce en musique. « T’es au service d’une œuvre écrite par quelqu’un d’autre, traduite par quelqu’un d’autre, et ensuite il y a le travail du metteur en scène. Bref, c’est pas par moi que ça passe. Donc c’est important d’être à l’écoute… »

Son travail pour Les Filles et les garçons lui a donné confiance en elle : « Au début, j’étais pas sûre, il a fallu que je me fasse confiance ; d’habitude, je laisse la place à ceux qui savent. Puis je me suis surprise à maîtriser ça. Quand j’ai vu les dernières répétitions, je me suis dit “Yes, c’est moi qui ai fait ça!” Maintenant, je me sens prête pour de nouveaux défis. » 

Avec ce spectacle, Fanny Bloom s’est sentie comme un membre à part entière de l’équipe. Un bonheur pour la musicienne, qui a d’ailleurs fait beaucoup de théâtre dans sa jeunesse et voulait même devenir actrice : « J’ai toujours aimé cet univers. J’aime être dans une salle de théâtre, et tout ce qui s’y rattache! Je suis contente de travailler au sein d’une équipe de théâtre aujourd’hui. J’ai dû l’envoyer dans l’univers sans le savoir, car c’est venu de manière très inattendue. » 

La voix musicale a beaucoup aidé Marilyn à trouver la sienne : « Fanny a sorti des propositions tellement belles! raconte la comédienne. La première fois que j’ai entendu sa musique, ça m’a donné le ton pour trouver ma façon de jouer. Elle m’a vraiment propulsée vers quelque chose, vers cette ouverture à la vie et à l’avenir. C’est une créatrice extraordinaire. »

Fanny Bloom / Crédit : Thibault Carron

Masculin / féminin

Les Filles et les garçons, c’est une femme seule en scène, oui, mais soutenue par le solide filet construit par les deux Fanny. « La pièce part d’un auteur masculin, mais il y a beaucoup de femmes dans ce spectacle, souligne Fanny Britt. Marilyn est seule en scène et elle doit se sentir portée par tous les éléments du spectacle, et j’ai pensé à ça en traduisant. » 

Comme le titre de la pièce l’indique, les hommes ont aussi leur place dans le spectacle, notamment à travers l’opinion du personnage sur les rapports entre hommes et femmes. « J’ai trouvé très pertinent que ce regard soit livré par un personnage écrit par un homme. Y a quelque chose d’assez jouissif pour une spectatrice que ce discours vienne d’un auteur masculin… »

Dans cette performance de femme, certaines réflexions peuvent heurter les hommes, et très certainement les confronter. Dennis Kelly s’est lui-même mis face à ces mots. « J’ai adoré l’audace de l’auteur, commente Marilyn. Tu peux pas rester insensible devant ce texte. J’ai hâte que le public l’entende! » C’est qu’il y a aussi dans ce texte toute une réflexion autour de la violence – celle qu’on porte, celle qu’on vit, celle de la société. Qu’est-ce qui fait qu’elle se développe ou non? Un sujet universel, pour un texte qui va être actuel encore longtemps. « T’apprends ce texte en pensant que non, ça ne se passe plus des affaires comme ça, et finalement tu lis dans le journal une histoire qui est exactement celle que t’es en train de travailler, raconte la comédienne. Il faut s’arrêter sur cette réflexion sur la violence, sur l’impact que ça a. On pense que la situation s’améliore, mais finalement pas tant que ça… »

Malgré la violence et les épreuves, cette femme forte raconte sa vie de manière colorée, avec humour. La pulsion de vie est toujours présente, et c’est un peu ça la leçon ; les artistes de la pièce repartent donc un peu plus solides qu’avant. L’entrevue se termine, et Marilyn s’apprête à aller en répétition, plus sûre d’elle et de son travail. « En tant que femme, je suis contente de dire ce texte, honorée que ce soit moi qui le défende. Malgré tout le stress et la pression que ça donne, je ne donnerais pas ma place… »

Fanny Britt, Marilyn Castonguay et Fanny Bloom / Crédit : Thibault Carron

Les filles et les garçons
au Théâtre de La Licorne du 14 janvier au 22 février

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