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Jeff Fillion et la violence banalisée

Il y a une théorie voulant que si le chihuahua jappe si souvent, c’est parce qu’il est minuscule et que c’est sa manière de s’imposer.

C’est un syndrome qu’on retrouve aussi chez quelques personnes. Parfois parce qu’elles sont effectivement petites physiquement, mais plus souvent parce qu’elles sont terriblement insécures. Quelque part, une partie d’eux-mêmes se sent petite.

Par exemple, l’autre jour, cet ami qui commente en partageant un article sur un quelconque faux-scandale : «En tout cas, moi, je lui mettrais mon pied au cul!» à propos de la vedette ou je ne sais plus trop quelle personnalité qui a fait une connerie.

J’ai trouvé ça drôle parce que je connais assez bien cette personne pour savoir qu’elle n’aurait jamais le guts de faire ça. En fait, j’ai vu plus souvent cette personne se défiler que se tenir debout. Alors aller botter le cul de quelqu’un, j’ai un peu de misère à l’imaginer faire ça, même si la violence a peu à avoir avec la notion de se tenir debout. Reste que je trouve ça complètement improbable et j’ai eu cette image du chihuahua qui jappe fort pour rien.

Bien avant Internet et les réseaux sociaux, je pense qu’on avait toutes et tous dans notre cercle quelqu’un qui jappait fort, quelqu’un de la famille, dans nos ami.e.s ou parmi les collègues de travail. Maintenant, on en connait souvent plusieurs. On ne se doutait pas à quel point tant de gens se retenaient de japper.

Avec Facebook, c’est comme si les chihuahuas intérieurs se laissaient aller. Comme si ces personnes ont envie de japper en personne, mais n’osent pas, gênées ou intimidées, par les autres ou la norme sociale. Mais derrière leur écran, l’inhibition part!

Je vous apprends rien, ça fait des années qu’on parle de cyberintimidation, entre autres.

Je m’intéresse toutefois à la banalisation de cette violence ordinaire (et inutile, évidemment). Sérieusement, peut-on vraiment juste lâcher un gros LOL après que quelqu’un propose de botter le derrière de quelqu’un? Veut-on vraiment régler les problèmes avec des claques et des coups de pieds?

Est-ce que tant de gens souhaitent botter des fesses chaque fois qu’ils sont témoins d’un comportement de marde?

Ces personnes pensent vraiment qu’elles, elles ne font jamais rien de croche, de louche, de pénible, d’imbécile? Est-ce que ces personnes aimeraient recevoir des coups aux fesses chaque fois qu’elles ont un comportement de marde?

Ironiquement, j’ai l’impression que ceux et celles que je connais qui lâchent le plus ce genre de calls sont ceux et celles qui en auraient le plus souvent.

Vous direz peut-être que c’est une façon de parler, une manière d’exprimer une indignation. Peut-être, mais à force de parler ainsi, ça devient banal, et si ça devient banal, alors on jappera plus fort pour avoir le même effet. À partir de quand on parlera d’étriper au lieu de botter le derrière?

Ah non, cette limite a déjà été franchie!

C’est encore arrivé récemment avec Jeff Fillion sur les ondes de CHOI. Infoman a partagé un extrait où Jeff Fillion dit ceci à propos des manifestant.e.s au prochain G7: « Une des choses qu’on pourra dire, on vous donne la chance de manifester pacifiquement, la minute que quelqu’un fait du grabuge, il y a une balle entre les deux yeux. Il n’y en aura pas de grabuge. »

De tels propos me semblent beaucoup plus violent que péter une vitrine d’un magasin. Je ne comprends même pas comment on peut comparer la vie de quelqu’un et du bris de matériel.

Il aura beau avoir ajouter qu’il exagérait après. Quand c’est rendu que pour exagérer, tu parles de tuer quelqu’un pour si peu, on peut se demander à quel point ton ordinaire est violent. Pour note, la version moins exagérée est de « seulement » frotter la face des gens sur l’asphalte. C’est comme ça qu’on montre de la poigne, selon Jeff Fillion. Syndrome du chihuahua déguisé en virilité.

Ça, c’est un chihuahua qui jappe fort, mais devant un micro, à des milliers de personnes. Ça, c’est une terrible violence banalisée. Une dangereuse banalisation. Cette violence entendue sur les ondes de la radio de Québec était d’ailleurs le sujet de ma première chronique dans le Voir, il y a plus de deux ans. J’en ai ensuite reparlé ici, après l’attentat de Québec, et ici, sur la violence de certaines chroniques.

Cette violence banalisée, elle n’est pas que sur les manifestant.e.s, ou ceux et celles qui font du grabuge, je la vois à propos des immigrant.e.s, je la vois quand on parle des pauvres, quand on parle des femmes, quand on parle du 1%, des écolos, des homosexuels, des personnes trans, du monde qu’on trouve bizarre, quand on parle de gens qui ne pensent pas comme nous.

Que pouvons-nous vraiment régler en mettant des balles entre les yeux? En bottant les fesses? En violant les gens? En agressant le monde?

Je pense beaucoup à la violence que j’ai lue sur les forums où les Incels se crinquent entre eux. Je repense aussi à ces moments où j’entends quelqu’un autour de moi lâchez un truc beaucoup trop violent pour rien, où une souffrance vient nourrir une haine exagérée envers quelqu’un ou un groupe en particulier.

Je ne sais pas comment réagir devant la violence. Surtout lorsqu’elle est verbale. Je refuse toujours d’embarquer dans ce cercle vicieux, mais ce n’est pas évident de couper l’agressivité en disant « chill ». J’attends souvent que le ton baisse et que le dialogue soit à nouveau possible, mais est-ce suffisant?

Je ne crois pas que la solution soit de japper plus fort que le chihuahua, mais des fois, c’est long avant qu’il arrête de japper, et il a le temps d’en exciter d’autres qui japperont à leur tour.

C’est en bonne partie sur ça que repose la montée des mouvements d’extrême-droite. Japper fort. On ne propose aucune solution, mais on jappe fort. On ne jappe pas pour aider les autres, mais pour se défendre contre nos peurs – ou devrais-je dire d’attaquer nos peurs?

Il faut trouver une manière de calmer le chihuahua, de ne plus lui faire peur. Ça ne sert à rien de traiter les Incels de cave ou d’imbéciles. Ils vont juste continuer à croire qu’ils ont raison de crier et de menacer.

Pas juste les célibataires involontaires ou les masculinistes, mais les racistes aussi, les homophobes, les personnes qui voudraient tuer leur ex, les personnes qui aimeraient péter la gueule de leur patron ou toutes ces personnes qui rêvent de vengeance.

Ça ne sert à rien de traiter Jeff Fillion de cave. Il faut que les gens refusent ce discours, que la radio n’ait plus de raisons de le garder en ondes – vu que le CRTC a depuis un moment abandonné son rôle de surveillance des ondes.

Mais on ne peut pas juste chicaner ou punir tous ces chichuahuas qui jappent. Faut trouver une manière de les rassurer et que leur peur parte. Leur redonner confiance en l’autre, en eux, en la vie.